
Publié aux éditions Double Ponctuation en 2026, l’essai de Vincent Patigniez comment survivre à votre fatigue de genre ? est un ouvrage basé sur l’échange et le dialogue, riche d’expériences, d’enseignements et de références.
Une manière de donner la parole à celles et ceux qui l’ont peu. Une contribution à rendre plus visibles les personnes victimes de la fatigue de genre, et une occasion de différencier cette fatigue de genre de la « gender fatigue ».
J’ai voulu cette recension interactive, respectant ainsi la démarche de l’auteur, d’où l’apparition de temps à autre d’une rubrique « Mon petit plus ».
« Jamais la liberté d’expression et d’irrévérence n’a été aussi corsetée ». Je me souviens avoir levé les yeux au ciel et éprouvé une immense lassitude à la lecture des propos tenus par Eric Zemmour, dont les déclarations et écrits misogynes inondaient les médias. Un ultra conservateur, un représentant de l’ordre établi se présentait en victime du « On ne peut plus rien dire. » Lire l’essai de Vincent Patigniez m’a permis de comprendre que je ressentais de la « fatigue de genre » face à la « gender fatigue ». Faire cette distinction entre ces deux notions est essentielle, elle est d’ailleurs au cœur de l’ouvrage. En effet, « fatigue de genre » et « gender fatigue » enrobent des expériences divergentes.
Et mon témoignage respecte à la lettre la démarche de l’essayiste qui se veut collaborative. Il décrit son livre comme n’étant pas un écrit universitaire, mais plutôt un essai et une réflexion « en mouvement ». C’est pourquoi, en 2025, Vincent Patigniez lance une consultation via les réseaux sociaux auprès de spécialistes, militant.es, personnes concernées reposant sur deux questions : « si je vous parle de « fatigue de genre » à quelles situations pensez-vous ? Qui concerne-t-elle, selon vous ? ».
« C’est tellement mieux quand on laisse la parole aux concernées. » constate Gigg’s sur X, relayant une interview de Flavie Flament donnée à Maïtena Biraben en mars 2025.
Le terme « fatigue de genre » a été inventé par Elisabeth Kelan, professeure à l’université de Cranfield (U.K), spécialiste du leadership, des questions de diversité et du management intergénérationnel. Ses recherches ont notamment porté sur les difficultés des entreprises à lutter contre la discrimination sexuelle malgré la reconnaissance de son existence. (Visiter le site d’Elisabeth Kelan)
Selon Vincent Patigniez, il y a deux manières d’interpréter le concept de « fatigue de genre », la première du point de vue des victimes réelles de cette fatigue, et la seconde du point de vue des personnes qui ne sont pas touchées par cet épuisement.
Les premières sont condamnées à légitimer leur genre, à continuellement expliquer les discriminations dont elles ou ils sont l’objet, qu’elles soient systémiques ou intersectionnelles, et à faire face aux extrémismes. Iels constatent que les progrès réalisés pour lutter contre tous les partis pris et les violences que ceux-ci génèrent sont en deçà de leurs attentes. D’aucunes et d’aucuns abandonnent, s’inclinent, posent leur propres limites ou se soumettent aux normes dominantes.
La seconde interprétation du concept de « fatigue de genre », que l’auteur nomme « gender fatigue », s’applique aux personnes lasses que soient abordées les luttes féministes et LGBTQI+. Le sociologue Arnaud Alessandrin répond à l’auteur que les gender fatigué.e.s estiment que ces questions prendraient « trop de place dans l’espace public, […] empêcheraient la libre expression, etc. » Le fameux « On ne peut plus rien dire ! » Cette lassitude peut engendrer des réactions de rejet violentes.
Mon petit plus
Depuis plusieurs mois, Sébastien Tüller, le responsable de la Commission Orientation Sexuelle et Identité de Genre (OSIG) à Amnesty International France, est victime de harcèlement en ligne et de discours homophobes sur le réseau social X (anciennement Twitter) en raison de son militantisme en ligne en faveur des droits humains des personnes LGBTI+. En deux mois, plus de 10 000 commentaires toxiques et haineux, allant jusqu’aux insultes homophobes ou aux menaces de mort, ont été diffusés sous ses posts. Ces attaques sont représentatives de l’émergence de nouvelles formes de violences en ligne, notamment fondées sur le genre.
Source : Sébastien, militant pour les droits LGBTI+ : « J’ai reçu 10 000 commentaires toxiques et haineux en deux mois », Amnesty International, 20 juin 2024
Arnaud Alessandrin précise que « Si la gender fatigue est l’instant de déstabilisation des privilèges, c’est aussi un instant à accompagner par la pédagogie afin que les « fatigués du genre » ne deviennent pas des « anti-genre ». »
Mon petit plus
[Pour Arnaud Alessandrin] : « La question de la centralité des questions de genre, du combat déjà acquis, mais aussi du jugement contre productif des luttes LGBTQI+ et féministes semblent trois façon de dire la fatigue du genre. »
« Dans une vidéo TikTok datant d’octobre 2023 et largement repostée par PAINT, Anastacia, une jeune influenceuse française explique ne pas comprendre pourquoi la gay pride existe encore, elle interroge : “Quels droits actuellement en France vous ne possédez pas et que nous, les hétéros, possédons ? Vous pouvez avoir le permis, vous marier, adopter, travailler, acheter ce que vous voulez, donc je ne comprends pas à quoi sert cette Pride si vous avez déjà les mêmes droits que les personnes dites hétéros cisgenres”. »
[…] Un quinqua interrogé […] dit se sentir censuré par les luttes de genres : “On ne peut plus rien dire sinon on se fait immédiatement traiter de misogyne ”.
Source : “On ne peut plus rien dire ! ” : comprendre les gender fatigués, Selma Chougar, Têtu, 11 mars 2024
Après avoir délimité les notions de « fatigue de genre » et de « gender fatique », Vincent Patigniez aborde « la fabrique de la fatigue de genre » qu’il estime due :
– au poids des stéréotypes : « Répondre, voire anticiper de manière permanente les stigmatisations, les ostracisations, les exclusions, les violences, les silenciations, les vices du consentement, c’est épuisant. »
– au poids des « questions (pseudo) bienveillantes » : « Posées avec gentillesse… mais qui méritent pourtant un étayage systématique, un effort pédagogique ». En voici un panel : « On l’a atteint, l’égalité non ? », « Quand as-tu choisi d’être gay ? », « Tu as du mal à t’engager en fait ? ».
– au poids des coming out : « Traversée souvent complexe qui se caractérise par plusieurs coming out, qui nécessitent de l’anticipation, de l’organisation, qui s’accompagnent d’une angoisse certaine quant aux réactions de l’entourage. »
– au poids des injustices épistémiques : « La fatigue naît aussi de la non- reconnaissance des savoirs des femmes et des personnes minorées [impliquant] des dynamiques de pouvoir dans la création de savoir et la remise en question des discours qui, sans grande surprise, pénalise toujours les mêmes. »
– au poids du washing : « c’est-à-dire de jolis discours sur les questions de diversité, de féminismes, de progressisme mais sans aucune action concrète ni sans véritable impact. »
La question de l’inclusion devient un label à obtenir essentiellement pour l’image. Et comme la remise en cause et l’égalité professionnelle fatiguent, les règles sociales persistent et les intéressé.e.s se plient au « code normatif dominant ».
Mon petit plus
Alors vient la question de la pédagogie. Comment faire pour parler sans cesse d’égalité, puisque l’égalité n’est pas atteinte, sans provoquer un sentiment de saturation chez les gender fatigués ?
L’épuisement des chargés de D&I en entreprise
Alexia Séna, fondatrice de Joyeux Bazar, une agence de conseil et de sensibilisation qui accompagne les organisations pour les rendre plus respectueuse des différences, offre quelques éléments de réponse dans son atelier en entreprise qu’elle a nommé volontairement On ne peut plus rien dire : “Dans cette formation, on va décortiquer cette phrase, c’est qui “on” ? Quand on dit “ne peut”, qu’est ce qui nous empêche réellement ? “Plus”, ça veut dire que l’on pouvait avant, qu’est ce qui a changé ?”, explique t-elle et ajoute : “Cela amène les gens à vraiment creuser et regarder en face cet inconfort”.
C’est donc plusieurs types d’inconforts qui s’expriment à travers l’habituel “on ne peut plus rien dire”. À la fin du module elle propose de reformuler la phrase de façon plus précise. Plusieurs éléments sont alors mis en évidence : “Je n’ai pas le vocabulaire donc dès qu’on commence à parler de personnes non-binaires, de personnes trans, je suis perdu donc ça me soule” ; “à chaque fois qu’il y a une conversation là-dessus ça se termine en dispute et moi je n’ai pas envie de passer un mauvais moment à table” ; “à chaque fois que je vais dire quelque chose on va me traiter de gros boomer hyper réac”. Une myriade de ressentis individuels.
Un discours qui démoralise les professionnel·les de la diversité et de l’inclusion et finit par affecter leur santé mentale. Pour la consultante en D&I, une seule solution, parler moins et agir plus : “Continuez à en faire autant, faites en même plus parce qu’il y a du travail, mais parlez moins. Appliquez une politique de tolérance zéro, au moindre signalement on ouvre une enquête et s’il faut virer quelqu’un, même s’il fait 40% du chiffre de la boîte, on va le virer, ça n’a pas besoin d’être bruyant.” Preuve que le combat n’est pas terminé.
Source : “On ne peut plus rien dire ! ” : comprendre les gender fatigués, Selma Chougar, Têtu, 11 mars 2024
– au poids de la symétrie : Parlons-nous de la même fatigue quand, d’une part, nous abordons la fatigue morale et l’usure d’un système subi, et que, d’autre part, nous évoquons la peur de perdre des privilèges ? Par ailleurs, les informations pseudo-scientifiques ne peuvent pas rester sans réponse, ce qui engendre une hypervigilance des personnes concernées. Répondre sur les réseaux sociaux nécessite une gymnastique lexicale qui incombe aux personnes déjà oppressées.
– au poids du patriarcat : bell hooks évoque le patriarcat comme une maladie sociale. Martine Delvaux le qualifie de boys club et rappelle qu’il est le « virus de l’arrogance et de la condescendance, du mépris et de la violence ». Selon Vincent Patigniez : « Le patriarcat s’insinue en nous par capillarité. Ajoutons que la fatigue peut naître des discours excluant la non-binarité. » Marie Donzel dissèque le privilège masculin. Ses recherchent rejoignent celles de Caroline Criado Perez qui explique que « l’absence de données est le résultat d’une façon de penser androcentrée et non un acte malveillant ». Cette silenciation, y compris dans le monde du travail, a des conséquences professionnelles et des impacts certains sur la santé dont la prise en charge est différenciée en raison de stéréotypes et de biais structurels [ou] de la minimisation de la douleur des personnes qui ne sont pas des hommes.
S’ajoutent les accusations de wokisme qui pousserait à l’autocensure et au « on ne peut plus rien dire », antienne des personnes réactionnaires qui, par inversion, deviennent victimes du système. Et cependant, Pierre Tevanian définit le wokisme comme « une forme d’éveil et de vigilance éthique et politique et plus précisément un travail – sur soi et sur l’ensemble du corps social – de conscientisation et de sensibilisation aux injustices raciales, patriarcales, homophobes, transphobes, et au-delà à toutes les oppressions et discriminations. »
Mon petit plus
Wokisme, Michel Wievorka
« L’ »anti-wokisme » est le dernier avatar de l’engagement d’intellectuels, de politiques et de journalistes dans des combats droitiers menés au nom de la République, de la laïcité et du refus de l’antisémitisme – bien plus que la lutte contre d’autres racismes. […] [Et si], au départ le mot woke […] [a été] utilisé de façon positive, il a surtout servi [ensuite] pour désigner touts sortes d’excès : intolérance, intimidations en provenance de minorités par exemple. […] Les anti woke peuvent compter sur l’Observatoire du décolonialisme , et ses obsessions républicanistes pour s’alimenter. »
Source : Les mots qui fâchent. Contre le maccarthysme intellectuel, Éditions de l’Aube, 2022, 192 p.
Obsessions républicanistes relayées par Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer, un ancien ministre de l’Éducation nationale qui déclarait : « ce combat pour l’égalité crée de la fragmentation : c’est ce qu’on appelle la fameuse cancel culture, les wokes, les intersectionnels ».
Mon petit plus
Intersectionnalité, Éléonore Lépinard, Sarah Mazouz
« Le concept d’intersectionnalité a fait une entrée fracassante parmi les anathèmes utilisés par une partie de la classe politique française pour discréditer les recherches en sciences sociales qui analysent les discriminations et les inégalités persistantes dans la société. Avec le genre et la race, l’intersectionnalité constitue l’un des éléments d’un triptyque présenté comme étant importé des États-Unis et menaçant l’ordre établi et l’identité nationale. »
Source : Les mots qui fâchent. Contre le maccarthysme intellectuel, Éditions de l’Aube, 2022, 192 p.
Et qu’en est-il réellement ?
Mon petit plus
« Quand mobilise-t-on une perspective de genre dans les publications de sciences sociales françaises, et qui le fait ? Recourt-on davantage à cette approche que par le passé, et cette dernière en a-t-elle remplacé d’autres grilles d’analyse comme on l’entend parfois ? […] Afin d’apporter une contribution à ces réflexions, ainsi qu’à l’histoire et à la sociologie des sciences sociales, cet article s’appuie sur des outils issus du traitement automatique des langues […] pour repérer les invocations du genre dans un vaste corpus. […]. Le recours à une approche de genre a indéniablement progressé au cours des vingt-cinq dernières années, même si le point de départ était souvent bas, et qu’il reste finalement limité. Des différences marquées existent entre disciplines, tout comme diffèrent les formes d’institutionnalisation de cette approche. Cette perspective est, en outre, encore très majoritairement mobilisée par des femmes. Enfin, l’approche intersectionnelle augmente légèrement, tout en restant très minoritaire, et sans que le genre ne se substitue à la classe. »
Si on prête attention à certains échos médiatiques, les recherches sur cet objet auraient pris une place centrale dans les sciences sociales contemporaines. Depuis une quinzaine d’années, des associations conservatrices mettent en garde contre la «théorie du genre», qui imposerait son idéologie au sein de l’Éducation nationale1. […] Comme d’autres formes d’études « identitaires » suivies avec attention par des observatoires inquiets de la diffusion d’ « idéologies contemporaines », le genre aurait selon eux colonisé les lieux de savoir. À l’inverse, si on écoute les praticiennes du domaine, un tout autre sentiment domine. Le regret devant les résistances rencontrées est plus fréquent que les déclarations tonitruantes de victoire. Et si, très prosaïquement, on consulte les plans de cours ou les tables des matières des revues, le succès ne saute pas aux yeux. (Source : La part du genre. Genre et approche intersectionnelle dans les revues de sciences sociales françaises au XXIe siècle / Estelle Delaine, Altaïr Despres, Sibylle Gollac, Narguesse Keyhani, Adèle Momméja, et al, Hal Open sciences, 2025
Fatiguomètre de genre : de la micro-usure quotidienne à l’épuisement systémique
Outil créé par Vincent Patigniez, Source : Respectives Formation

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Après avoir délimité les notions de « fatigue de genre » et de « gender fatique »et abordé « la fabrique de la fatigue de genre », Vincent Patigniez évoque ses effets.
Mathilde Larrère comprend l’expression « fatigue de genre »/gender fatigue, comme […] une forme qui se veut acceptable du « les féministes vont trop loin ». » Il faut maintenir les privilèges et rendre ainsi transgressif le fait de « vivre son genre, sa sexualité, son spectre… » Selon un des adelphes de l’auteur, cette fatigue « touche les personnes trans, non binaires, les femmes dans des environnements sexistes, et même les hommes piégés par les normes viriles. C’est une fatigue structurelle, pas une faiblesse individuelle. »
Les normes étant « des constructions politiques produites par des rapports hiérarchisés de pouvoir », les assignations normatives déterminent les socialisations sexuelles et de genre. Créer des normes légitime l’invention et donc la recherche de personnes déviantes afin de les punir.
Tal Madesta écrit qu’être trans « c’est beaucoup faire le deuil des rêves de grande vie. […] C’est faire semblant […] de flotter au-dessus du déshonneur […] quand il nous afflige d’un sentiment d’injustice terrible. »
Mon petit plus
« 100 % des personnes trans ont subi de la transphobie. Aujourd’hui, ce n’est pas possible d’être trans sans avoir subi de discriminations. Mon livre s’ouvre là-dessus : le premier chapitre s’appelle « Découvrir la transphobie ». Pour moi, c’était important de montrer que la plupart des personnes trans (comme le reste de la communauté queer, d’ailleurs) subissent des violences avant même de se savoir trans, avant même d’avoir fait leur coming in, c’est-à-dire d’en avoir pris conscience, et donc avant d’avoir fait leur coming out, c’est-à-dire d’en avoir parlé.
C’est une réalité qui touche absolument toutes les personnes trans. Dans la vie quotidienne, cela peut se traduire par du mégenrage (le fait d’utiliser un pronom ou des accords qui ne sont pas ceux utilisés par une personne trans), des violences médicales ou administratives, par exemple le fait de ne pas pouvoir retirer un colis parce que ce n’est pas adressé au bon prénom ; ou parce que l’apparence physique ne correspond pas au genre inscrit sur la carte d’identité. Mais cette violence peut aussi aller jusqu’à des meurtres. Chaque année, environ 350 personnes sont tuées dans le monde par transphobie, et une grande majorité de ces meurtres sont des transféminicides. »
Source : « La transphobie est une violence. C’est un délit, pas une opinion »
Emma Bougerol, Basta, 11 juillet 2025 (Interview de Élie Hervé, autrice de Transphobia : enquête sur la désinformation et les discriminations transphobes publié chez Solar en 2025)
Force est de constater que les personnes lesbiennes – mais aussi les personnes bisexuelles, pansexuelles, asexuelles, etc. – sont invisibilisées, dans les médias, les politiques publiques, etc. D’où l’importance de créer des modèles.
« L’identité de genre des enfants trans est tout aussi stable que celle des enfants cis, dès lors que l’environnement familial est soutenant » explique les contributaires de Trajectoires Jeunes Trans.
« Les récits de soutien stable et affirmatif montrent les effets protecteurs d’une parentalité ouverte. […] De tels comportements renforcent la confiance en soi et la capacité des jeunes à traverser ultérieurement une détransition sans honte ni culpabilité. Cette autonomie acquise au sein du foyer permet aussi de mieux résister aux attitudes transphobes. »
Source : Détransition : comment le soutien parental façonne les trajectoires de genre, 7 novembre 2025, Trajectoires Jeunes Trans
Il est dommageable que les mouvements réactionnaires n’accordent aucune attention et intérêt pour ces états d’âme et ces études, et n’agitent que le chiffon de la panique morale, « concept inventé en 1972 par le sociologue anglais Stanley Cohen, désignant une réaction collective disproportionnée à des pratiques culturelles ou personnelles en général minoritaires. »
Aussi chronophages et épuisantes soient-elles, les opérations de vérification de l’information et de communication s’avèrent indispensables pour contrer les paniques morales de celles et ceux qui ne tolèrent ni la contradiction, ni la confrontation. Ne sous-évaluons pas la responsabilité des médias.
Mon petit plus
Face à l’augmentation de paroles transphobes dans les médias, l’AJL (Association des Journalistes LGBTI) a décidé de lancer une étude pour pouvoir nommer, chiffrer et analyser ce phénomène. Du 17 août au 30 novembre 2022, cette association a suivi les parutions en ligne de 21 médias français traitant des transidentités.
Voici les points clés de l’étude.
Il convient de louer la nette amélioration du traitement médiatique des transidentités, enfin perçues comme un sujet d’actualité à part entière. Ces progrès sont néanmoins fragiles et reposent souvent sur certains médias, voire certaines bonnes volontés individuelles. Le traitement des transidentités diffère par ailleurs énormément en fonction des rédactions, y compris au sein d’un même média, où coexistent parfois deux lignes éditoriales opposées. L’AJL observe, en outre, une certaine frilosité, pour ne pas dire une certaine paresse dans le traitement des transidentités sur le territoire français. Même si elles sont davantage mentionnées, les personnes concernées restent largement invisibilisées, et ce au profit de personnes tenant, à l’opposé, des discours transphobes. Certains médias s’en sont d’ailleurs fait une spécialité, en mettant en avant les tribunes et positions de personnalités telles que Dora Moutot, Marguerite Stern, ou des membres de l’Observatoire de la petite sirène.
Source : Transidentités : de l’invisibilisation à l’obsession médiatique, Étude de l’AJL, février 2023
Le « stress minoritaire », entre autres, théorisé par Ilan H. Meyer invoque l’expression « personnes vulnérables ». Anne-Cécile Mailfert explique justement que « ce ne sont pas les femmes qui sont fragiles, ce sont leurs droits ». Notons que cette assertion s’applique à toutes les personnes dont les droits sont constamment pris pour cible. « En effet, la personne n’est pas intrinsèquement vulnérable, elle a été rendue vulnérable, elle a été vulnérabilisée. »
Mon petit plus
De quelle façon, le poison du racisme, de l’antisémitisme, de l’homophobie, du sexisme ou de la grossophobie produisent des effets délétères chez ceux qui en souffrent… Mal-être, stress chronique, baisse de l’estime de soi avec à la clé des pathologies diverses… Anxiété, dépression, addiction, inflammation chronique de l’organisme, maladies cardiovasculaires…
Fatma Bouvet de la Maisonneuve : « Il faut faire de la pédagogie aux Français. »
Rokhaya Diallo : « La première des choses serait de reconnaître le lien entre discrimination et santé, que l’on sorte du déni.«
Marylin Maeso : « Il est important d’armer intellectuellement les plus jeunes.«
Source : Audio. Quand les discriminations affectent notre santé psychique et physique, Grand bien vous fasse, France Inter, 8 mai 2023, 51′
Par conséquent, évoluer au cœur d’environnements hostiles nécessite l’utilisation de stratégies revêtant de multiples visages. « Mais se cacher est fatigant. Se protéger est fatigant. Analyser son environnement est fatigant. »
Face à ces violences, la tentation d’abandonner est grande. Lors de la consultation lancée par Vincent Patigniez, Coline de Senarclens répond que « la fatigue de genre peut provenir de ce que l’on peut « lire [comme] bêtises sur les réseaux sociaux ou dans les journaux. Mais est-ce de la fatigue de genre ou de la fatigue de spécialiste du genre ? »
Les raisons de renoncer sont multiples :
– la haine en ligne envers les personnes trans et les personnes queer ;
– le burn-out militant ;
– le traumatisme vicariant ;
– le concept d’ »impuissance apprise » ;
– la charge pédagogique militante ;
– un pouvoir d’agir jugé limité, voire nul. Un dialogue tenu pour impossible.
– le fait d’être laissé de côté dans son propre camp. En effet, « il serait trop facile de voir l’hostilité ou le rejet uniquement du côté des exogroupes. Dans nos endogroupes, tout n’est pas fluide non plus. »
D’autres se radicalisent. Les genres et les sexualités se heurtent immanquablement à l’incompréhension constate Stéphanie Ouillon. Elle évoque la bisexualité qui, en sortant de la silenciation, devient radicale, et de ce fait provoque des réactions également radicales. Julia Serano écrit : « On retrouve [un] discours […] qui consiste à renvoyer les bisexuel.les à l’hétérosexualité et à les considérer comme des agents hétérosexualisants, c’est-à-dire contaminant, des espaces queers. » Les bisexuel.les engendrent un sentiment d’exclusion de la part de groupes eux-mêmes minorés et victimes des normes.
Opter pour la radicalisation peut être, à certains moments, une affaire de survie, une démarche indispensable. Citons la misandrie qui « ne vise pas les individus mâles individuellement, mais le système hiérarchique et oppressif qu’ils contribuent à nourrir », explicite Camille Froideveaux-Metterie. Évoquons les masculinistes qui, selon Alice Apostoly, se caractérisent par une « victimisation constante ». Ce mécanisme d’inversion est assez banal dans les mouvements s’érigeant contre les droits des femmes et des minorités.
Et si choisir la radicalisation était parfois le seul moyen de faire avancer le débat ?
Après avoir délimité les notions de « fatigue de genre » et de « gender fatique », abordé « la fabrique de la fatigue de genre »et ses effets, Vincent Patigniez se demande « comment combattre notre fatigue de genre ? »
L’une des façons de la combattre est de se rassurer sur l’utilité de son engagement. Violaine de Filippis Abate mentionne l’intérêt de mettre en avant les acquis et la manière de transmettre ces connaissances. A condition qu’elles ne soient pas erronées. Vincent Patigniez relate qu’au moment où il mettait en place une formation intitulée « médias, genre(s) et sexualités », paraissait le rapport du Haut conseil à l’Egalité « Pornocriminalité : mettons fin à l’impunité de l’industrie pornographique » au sein duquel la sexualité gay était certes abordée, mais mal. « En tant que formateur à l’égalité et à la vie affective, m’adressant à des personnels accompagnant des élèves, je me devais d’aborder le sujet et d’anticiper toute tentative de discours erroné et stéréotypée auprès des jeunes, notamment LGBTQIAl+. Certes cela m’a demandé un effort. Mais je crois que cet effort et cet engagement vigilant peuvent sauver des vies. » Militer est utile, même si cela ne résout pas tout.
Une autre manière de combattre la fatigue de genre est de savoir doser son engagement et accepter qu’il varie, de faire des erreurs, s’accorder des pauses ou arrêter.
Une autre méthode consiste à veiller à respecter ses besoins physiologiques et psychologiques. Il faut s’autoriser le « droit à la déconnexion », une manière de se protéger des intenses fatigues occasionnées par les résistances.
Vincent Patigniez conclut son essai sur le constat suivant : reconsidérer ensemble l’espace public et le progrès social est indispensable pour restreindre les fatigues de genre légitimes. Cette réflexion repose sur les prérequis suivants : savoir nommer, prévenir, agir et savoir se respecter. Il revient sur la différence entre fatigue de genre et gender fatique en précisant n’avoir reçu lors de sa consultation qu’une contribution, fort peu signifiante, d’un « gender lassé ». Cette gender fatique est selon l’auteur « fortement exagérée et très souvent illégitime ». Marie Peltier dans l’ouvrage dirigé par Michel Wieviorka et Régis Meyran L’universalisme dans la tempête aborde l’inversion des réalités et des rapports de domination. Pour l’autrice, cette inversion « permet à l’extrême droite, de manière particulière, de désigner les personnes racisées ou encore les personnes LGBTQIA+ ( les unes et les autres, ainsi que leurs soutiens, étant de plus en plus souvent affublés de la dénomination « woke ») comme celles qui sont – dans l’ombre – les réels dominants ». Une façon d’affermir la pensée anti-genre aux conséquences néfastes sur les valeurs démocratiques, toujours plus déstabilisées.
J’ose espérer que Vincent Patigniez est complètement rassuré sur l’utilité de son engagement, lui qui a fait le choix de penser la pédagogie de la transmission, de militer via ses activités de formateur et d’essayiste*. Il est créateur d’outils pédagogiques tels le patientomètre (Du soin au prendre soin : des pratiques respectueuses aux discriminations dans les parcours de soins) et le fatiguomètre de genre, déjà évoqué, mis à disposition sur son site Respectives Formation. Il est aussi très présent sur les réseaux sociaux, alimentant régulièrement son compte Instagram « Une minute pour parler d’un livre qui interroge », sa chaîne youtube « Comprendre le monde en 1 minute (ou presque) » et son compte Bluesky.
Et quelle meilleure façon de terminer cet article que de lui donner la parole : « Militant queer et allié féministe, il me semble essentiel de prendre un temps de réflexion sur mon positionnement. Par « militant », j’entends que je suis un acteur engagé de la justice sociale et de genre, que je soutiens la défense des droits humains, le droit à l’égalité des personnes LGBTQIA+ et des femmes, et que je le fais avec un prisme intersectionnel. Par « allié », j’entends que j’ai pris conscience de mes privilèges et que j’ai choisi « de les trahir, d’agir pour lutter contre le système hiérarchique » et d’appuyer les luttes féministes tant que possible. »
Un bel essai, une belle personne !
*Accompagner la construction sexuelle et de genre chez les ados, Vincent Patigniez, Éditions Double Ponctuation, Collection « Point d’interrogation » (recherches, études), 2023, 256 p.
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