
Lilith et Margaret Lemoine, les héroïnes du roman d’Isabelle Sezionale Basilicato « Et la nuit se lève », paru aux éditions Au Pays Rêvé en 2025, ont été effacées de l’Histoire parce qu’elles l’ont trop bousculée. Éléonore, restauratrice de livres anciens, se réapproprie sa propre histoire en leur prêtant ses mots, en leur redonnant une place publique. L’autrice nous donne à écouter ce que ces femmes sorties du silence ont à nous dire et à nous transmettre.
L’action se situe dans un village qui se veut harmonieux, mais dont l’équilibre est précaire. Le décor est planté, les problèmes sont abordés. L’inquiétude affleure, et les villageois, tel le chœur antique de la tragédie grecque, sont témoins des tourments et commentent l’action de l’un des principaux personnages, Loïc, le libraire qui possède le seul commerce du village, gage de sa survie. Ils évoquent ses tourments. La crainte du chœur, que la librairie ferme.
Le personnage d’Éléonore est introduit dans le récit. Elle est décrite au travers de son métier de restauratrice d’ouvrages anciens. Redonner vie à des objets, elle, dont la propre vie est « Sans but, sans point d’ancrage. »
Les personnages de chair sont campés. Les autres, de papier ou enfouis dans une mémoire traumatique, vont surgir via le livre et les lettres qu’Éléonore réparent, « Lilith Unchained » (Lilith déchaînée) écrit par Margaret Lemoine édité par Women Voice.

Isabelle Sezionale Basilicato
Isabelle Sezionale Basilicato a choisi Lilith, une femme qui s’est libérée de ses chaînes, de ses entraves. Symbole de l’indépendance des femmes pour les féministes américaines, car elle est la première à défier l’autorité des hommes. Une insoumission qu’elle paie chère. Lilith n’est pas issue de la cote d’Adam contrairement à Eve, mais façonnée de glaise par Dieu comme son compagnon dont elle est l’égale. La seule référence à Lilith figure dans le livre d’Isaïe. C’est la première femme selon la tradition médiévale juive. Elle souhaite une inversion des rôles dans l’acte sexuel refusant ainsi le rapport dominant/dominé, actif/passif. Lilith est un emblème de la rébellion contre l’ordre patriarcal. Elle a été effacée de l’histoire. Pour avoir refusé d’être soumise à Adam, elle ne peut plus enfanter et est devenue une créature de la nuit qui menace de tuer les nouveau-nés.
Et c’est cette démone qui va permettre à Éléonore d’accéder à la partie enfouie de son passé « comme une nuit qui se lève. » Un oxymore.
Des annotations en français griffonnées sur le livre lui trottent dans la tête : « Fuir pour se libérer du joug de l’autre, de celui qui dicte sa place… » Et Loïc, taraudé lui-même par l’écriture, entrevoit une solution pour Éléonore : « Créer pour se réparer ». La démarche d’Isabelle Sezionale Basilicato, en somme !
Loïc joue le rôle de l’analyste, du thérapeute, de l’enquêteur, de l’ami, du confident. Il est celui qui s’interroge, qui pose des questions ouvertes et qui questionne ouvertement. Il est le guérisseur, le bienfaiteur, l’homme qui répare les femmes, différent de la plupart des hommes dépeints dans le roman ou de ceux présents dans la vie de l’autrice elle-même. Et si le rôle de la mémoire est essentiel pour Éléonore, il ne l’est pas moins pour Loïc pour qui rester au village, continuer à faire vivre sa librairie, c’est honorer la mémoire, raviver des souvenirs d’enfance, transmettre.
Loïc recherche dans les archives « poussiéreuses » de sa librairie afin d’obtenir des informations sur Margaret Lemoine. La poussière est peut-être une référence à la parole de Dieu à Adam dans la Genèse : « Tu es poussière et tu retourneras à la poussière ». Dans la Bible, la poussière signifie la mort, la décomposition, elle est indissociable de la cendre. Les traducteurs grecs de la Bible emploient souvent un mot pour l’autre.
Le rôle des archives, lieu de mémoire, est important. Car si dans un premier temps, elles sont dépoussiérées, donc redevenues vivantes, nous verrons que, plus tard, d’autres archives seront réduites en cendres. Loïc tombe sur un article consacré à Emma Lazarus – poétesse américaine de religion juive, ce qui l’influença pour ses écrits – et découvre l’absorption de Women Voice« , l’hebdomadaire radicalisé de Boston, par Woman’s Journal. Il en déduit des éléments biographiques sur Magaret Lemoine et s’interroge sur le véritable sens de la restauration de l’ouvrage pour Éléonore.
Et dans le livre point la première lettre de Margaret à son frère Charles datée de Noël 1900. Car si dans ce roman les personnages de femmes s’entrelacent, les types d’écrits et de registres aussi : roman, écrits bibliques, correspondance, poésie, conte, autofiction, registre tragique, petite annonce, pancarte. Dans cette lettre, une nouvelle douleur surgit : l’absence de la mère de William, neveu de Margaret. Une souffrance annonciatrice de celle d’Éléonore. Le combat de Margaret pour l’égalité des sexes fait écho à celui entamé par Lilith.
La bienveillance de Loïc, qui a écrit au Woman’s Journal pour savoir s’ils possèdent des archives sur Margaret Lemoine ou Women Voice, touche Éléonore. Car, contrairement à son père qui n’avait pas de temps pour elle, Loïc en a et en prend. Il se comporte comme un homme féministe. Un pan d’histoire de cette « femme fragile, mais déjà si forte » apparaît au travers de la mention de son père et de son frère. « L’histoire de rébellion, de rejet des rôles imposés et de quête de liberté semble résonner avec les silences qu’elle cultive. » se dit Loïc.
Une voix résonne : celle de la mère d’Éléonore. La famille prend corps.
Nous abordons la partie du texte de Margaret Lemoine consacré à Lilith traduit par Éléonore. Elle nous transmet le texte en essayant de ne pas s’immiscer entre nous et Margaret, en étant aussi respectueuse que possible de sa pensée. C’est une façon d’aborder le processus du travail d’écriture. Éléonore en traduisant devient sujet, maîtrise le style, la forme, le signifiant et le texte, le fond, le signifié et … son histoire. L’essayiste Antoine Berman, dans Pour une critique des traductions : John Donne, écrit : « Le travail traductif requiert […] un sujet libre, libre dans son choix fondamental de traduction, libre dans ses choix ponctuels, libre dans la maîtrise de cette chaîne de « coup par coup » (J.-R. Ladmiral) qu’est le traduire dans sa pratique à ras de texte. Cette liberté-là se confond avec la fidélité, et il appartient à chaque traducteur, non sans risque, de délimiter l’espace de jeu de cette liberté-fidèle« . Du contenant, le livre, Éléonore passe au contenu, le texte. De l’objet, elle passe au sujet.

Lady Lilith, Dante Gabriel Rossetti, 1866
Selon Margaret Lemoine, Lilith est une femme qui dit non, qui défie Adam et le patriarcat divin. Ce n’est pas une figure d’harmonie. Souvenons-nous des premiers mots du livre d’Isabelle Sezionale Basilicato : « Le village était harmonieux. Mais son équilibre, précaire. » Lilith choisit le chaos qu’elle considère juste. « Dans sa révolte, elle nous montre que l’oppression se brise d’abord par le rejet, même si ce rejet implique l’exil. » L’exil, en résonance au départ d’Éléonore, à son arrivée dans le village, l’exil, qui dans l’Antiquité, éloigne de la cité, prive le personnage de son identité et de son nom. Lilith, partie, a été effacée. Elle était trop dérangeante. Et les hommes ont été également victimes de ce récit, contraints de se plier à ce modèle de domination.
« Le silence est l’outil du patriarcat ». Et c’est dans ce silence qu’Éléonore s’est réfugiée « après le départ brutal de sa mère ». Notons que le terme mort n’est pas utilisé. Ce chapitre est essentiel. Loïc a déclenché par sa question : « Ce livre, Lilith Unchained… Tu crois qu’il pourrait changer quelque chose pour toi ? » Une prise de conscience que l’on peut qualifier de capitale, comme dans une séance de psychanalyse.
Elle vient d’entrouvrir une porte. Une continuité dans son parcours : Loïc lui a ouvert les portes de son atelier, les portes de l’écriture, les portes du questionnement.
Éléonore, Aliénor n’est plus aliénée, elle est déchaînée.
Dans une autre lettre de Margaret à Charles datée de mars 1901, elle aborde l’atmosphère régnant à Chatham où les féministes sont accusées « d’ébranler l’ordre naturel, de semer la discorde dans les foyers ». Telle Lilith, elles sont la cassure, la dissidence. Mais Margaret a décidé de ne pas céder.
Les destinées d’Éléonore, de Lilith, de Margaret et d’Isabelle Sezionale Basilicato se rejoignent, s’entremêlent. Ces femmes s’apparentent à des héroïnes tragiques. Dans Les femmes sur la scène tragique, Glenn W. Most écrit « Tous ces personnages féminins ont pour point commun de refuser le comportement féminin dicté par les normes sociales et qui se résume essentiellement à la passivité et à la soumission, pour prétendre à tous les droits qui sont, dans la société grecque, l’apanage exclusif des mâles ».
La troisième partie du roman aborde le refus de fuir d’Éléonore. Elle choisit d’affronter son cauchemar, encore fragmenté, qu’elle va raconter à Loïc qui la sort une fois de plus de son enfermement, au sens propre comme au figuré. Loïc, l’analyste qui écoute le récit du rêve et pose LES questions :
« Parle moi de ton tourment. Comment es-tu arrivée chez moi, Éléonore ? »
« Tu passes ton temps à restaurer les livres, à réparer les pages abîmées… Et pour toi ? Qui s’occupe de ce qui est cassé ? »
Les mots sont mis sur un violent traumatisme : l’accident de voiture ayant entraîné la mort de sa mère, son frère au volant. Le silence est rompu. Cette démarche rejoint celle de l’autrice mais aussi de toutes les femmes qui, depuis Me Too, ont choisi de parler, de dénoncer les agressions sexuelles, l’inceste, les viols, les violences conjugales. C’est un récit cathartique qui rejoint le combat mené par les féministes revêtant un aspect universel. Mais Éléonore a-t-elle pour autant choisi de fuir l’ordre établi ?
Éléonore reçoit un nouveau paquet expédié par Georges Tyndale. Il s’agit de la correspondance entre Margaret et son frère et l’écriture lui est familière. Elle repense à une annotation dans Lilith Unchained : « Il te rend heureuse, je le vois. Mais il ne pourra pas te protéger ».
George Tyndale rend Loïc dubitatif. Pourquoi a-t-il ces lettres en sa possession ? Mais une chose est sûre, une place doit être redonnée au livre de Margaret Lemoine. Selon Éléonore, interloquée par l’apparition du nom Deschamps, nom de jeune fille de sa mère dans une troisième lettre écrite par Charles à Margaret à l’été 1902, « quelque chose cloche. » Une référence à l’objet que répare Loïc, « la clochette », qui devient quelques chapitres plus tard « le carillon », une alarme, une façon pour une personne de s’annoncer, de faire irruption, d’aller du dehors au dedans, du bruit au silence, de la sphère publique à la sphère intime, d’accéder à l’univers d’Éléonore. Un lieu de passage. Et c’est exactement ce qui se arrive dans la vie d’Éléonore, des personnages surgissent mais la clochette fonctionne de manière aléatoire, alors que rien ne doit au hasard. Loïc a restauré un objet symbolique qui permet d’alerter quand un élément de l’anamnèse ne s’imbrique pas dans le puzzle.
« Chaque page restaurée est une préservation de notre histoire commune. » disait son maître de Tours. L’histoire commune aux femmes présentes dans le roman et à celle de l’autrice ? Il est temps pour Éléonore de rendre visible sa propre histoire. Loïc décrète qu’il est temps pour elle d’exister. Et soudain elle comprend cette histoire commune : « Alors elle les voit : Lilith rejeter l’ordre imposé par Dieu, Margaret construire un autre monde pour sa révolte. Elle comprend que ce qu’elle a toujours rejeté, c’est le rôle qu’on lui imposait. Elle n’a pas fui pour fuir, mais pour affirmer son choix de ne pas se soumettre. »
Une quatrième lettre de Margaret à son frère datée de Pâques 1905 évoque sa peur physique causée par les violentes menaces envers les femmes, muées par le désir de les faire taire. Réduire les femmes au silence encore et toujours ! Elles représentent un danger. Il faut les faire disparaître de la sphère publique qu’elles n’ont pas le droit d’investir. Une femme est bousculée au moment où elle sort de chez elle. Bousculée, parce qu’elle veut bousculer l’ordre établi, « l’ordre naturel » ? Il faut cantonner les femmes dans la sphère privée, les effacer de l’histoire, les silencier, une façon de les déposséder de la parole et du récit sur soi.
La correspondance de Margaret appartient à la sphère privée, d’où l’importance pour Éléonore de détenir ces lettres. En effet, Michelle Perrot dans Les femmes ou Les silences de l’histoire écrit : « Cette absence au niveau du récit se double d’une carence de traces dans le domaine des « sources » auxquelles s’alimente l’historien, en raison du déficit de l’enregistrement primaire. Au 19e siècle, par exemple, les notaires de l’histoire – administrateurs, policiers, juges ou prêtres, comptables de l’ordre public – notent assez peu ce qui a trait aux femmes, catégorie indistincte, vouée au silence. S’ils le font, ainsi lorsqu’ils remarquent la présence des femmes dans une manifestation ou une réunion, c’est en recourant aux stéréotypes les plus éculés : femmes vociférantes, mégères dès qu’elles ouvrent la bouche, hystériques dès qu’elles gesticulent. La vue des femmes agit comme un clignotant : on les considère rarement pour elles-mêmes, mais plus souvent comme symptômes de fièvre ou d’abattement.
C’est que les procédures d’enregistrement, dont l’histoire est tributaire, sont le fruit d’une sélection qui privilégie le public, seul domaine direct d’intervention du pouvoir et champ des valeurs véritables ».
Rappelons que Lilith Unchained est édité par Women Voice, absorbé par Woman’s Journal, lui-même fusionné en 1917 avec « The Woman Voter, renommé sous le titre de Woman Citizen. Il fut l’organe de presse officiel de la National American Woman Suffrage Association (NAWSA) jusqu’en 1920. Margaret Lemoine faisait partie des suffragettes, de celles qui revendiquaient le droit de vote, le droit d’avoir une voix, de participer à la vie politique, d’être des citoyennes à part entière, d’être des Lilith et non des Eve. Et à ce titre Margaret était dangereuse. Elle évoque dans cette quatrième lettre « des endroits où l’on peut vivre autrement, sans faire de bruit. » et évoque un rêve : « Elle riait, libre, dans un jardin sans murs. je n’ai pas su la retenir ici-bas. Peut-être Lilith lui ouvrira-t-elle les bras ? » Ces allusions à un départ et à ce rêve font écho au récit d’Éléonore.
Loïc fait des recherches afin de savoir qui est George Tyndale. Si elles ne donnent aucun résultat sur internet, elles aboutissent à une découverte qui a une allure de déflagration. Éléonore envoie ses courriers à Tyndale via la boîte postale de la poste de Roquebrune Cap Martin, le lieu de l’accident de voiture !
Loïc reçoit la réponse du Woman’s Journal qu’il avait sollicité pour savoir s’ils avaient des archives sur Margaret Lemoine ou Women Voice. Une incendie survenu en avril 1905 a en partie détruit les locaux de la publication. 1905, date de la dernière lettre de Margaret. Les archives de Women Voice ont disparu, réduites en cendres, en poussière. Les cendres sont signe de pénitence. Les femmes doivent-elles se repentir d’avoir voulu s’ériger contre le patriarcat ? Les sorcières ont été brûlées, annihilées, la voix des femmes réduite au silence. Une nouvelle perte de la mémoire, d’une mémoire officielle, publique, politique, engagée, de « femmes vociférantes » !
Seuls Lilith Unchained et la correspondance de Margaret et William, de la sœur et du frère, ont été sauvés. Woman’s Journal est partant pour rééditer Lilith Unchained. Et Loïc continue de tracer la voie pour redonner une voix à Lilith et à Margaret. Pour lui, c’est une évidence, Éléonore doit écrire pour toutes celles qu’on a réduites au silence.
Vient le jour où elle doit renvoyer Lilith Unchained car elle a fini de restaurer l’ouvrage. Le temps de la réparation étant terminé, celui de la séparation est venu, mais aussi celui d’une découverte essentielle et bouleversante. Le long de la garde intérieure, il y a un léger épaississement inattendu, Éléonore y trouve un poème de Margaret dévoilant son avortement.
L’appel à l’écriture devient irrépressible. « En donnant une voix à Lilith, elle ouvre une brèche dans l’ordre établi ». Pour la première fois, elle décline son identité complète, Éléonore Deschamps. Elle devient une femme dans son entièreté, une partie intégrante du monde, et non plus en dehors du monde. Une autrice, une femme publique. Ou, pour Loïc « Une prise de liberté ou un clin d’œil à l’autrice disparue. »
« Et si Lilith avait choisi de revenir ? Pas pour tout détruire. Mais pour offrir une chance. » Sa mission : réparer ce qui a été brisé, en écho à celle d’Éléonore qui doit non seulement réparer mais aussi se réparer, en référence à celle de Loïc. Une antienne, un fil conducteur, un fil d’Ariane, le prénom qu’aurait pu porter Éléonore.
Lilith partie, puis maudite n’accède plus au jardin d’Éden. Pour s’y rendre elle doit entamer une longue ascension, accompagnée d’un quetzal, l’oiseau mythique des mayas qui ne supporte pas la captivité et meurt si on le met en cage. Ce feu d’artifice de couleurs figure sur le drapeau du Guatemala comme incarnation de la liberté. Lilith commande. Elle doit arriver avant que le voile magique enveloppe le jardin. Lorsqu’elle arrive au but, elle éprouve de la colère d’avoir dû quitter ce lieu idyllique, et du mépris envers Adam, envers le nouveau couple qu’il forme avec Eve et qu’il domine comme il avait voulu le faire avec Lilith. La perfection de cet univers la dérange, la perturbe. « Vous ne comprenez pas que de cette perfection, naîtra le désordre », voire le chaos dû à la transgression de l’interdit par le couple qui sera chassé du paradis. La transgression est une rupture de l’ordre naturel jugé parfait, une destruction du tissu social dont les femmes, par leur combat, se rendent également coupables.

La plaque Burney (période paléo-babylonienne),
parfois considérée comme une représentation de Lilith
Lilith a la peau mate, celle d’Eve est d’une blancheur irréelle. La femme de l’ombre face à celle qui accapare la lumière ? Apprendre que Lilith est la première femme d’Adam créée pour être son égale fait vaciller Eve aux sens propre et figuré, ébranle sa conviction d’être l’unique et sa certitude de vivre dans un monde parfait. Les fondations de son univers se révèlent instables, et le jardin un lieu de pouvoir et de lutte. Le seul remède à cette situation, selon Lilith, réside dans le combat que doit mener Eve. « Il faut que tu fasses le contrepoids, que tu tiennes tête à Adam pour préserver la véritable essence de ce jardin. » Eve doit rétablir le cours de l’histoire, transmettre à sa descendance l’existence de Lilith, briser l’illusion. Eve est une deuxième version « Non pour effacer la première, mais pour l’enrichir. » Lilith a réparé l’histoire. Elle a semé en Eve une graine de liberté. Lilith a donné une leçon de sororité et mis à mal l’éternel sujet de la rivalité féminine.
Charles écrit une lettre à son fils William datée de Pâques 1925, vingt ans jour pour jour après la dernière missive de Margaret. Ce silence et cette disparition ont déclenché en William un tel traumatisme qu’il a voulu effacer sa tante de sa mémoire. Mais comme Lilith qu’on ne peut éclipser, Margaret ne peut, ne doit pas être invisibilisée. Son nom doit être gravé et William hériter de ses mots et maux. Il ne peut échapper à son histoire comme l’autrice, comme Lilith, comme Eve, comme Éléonore. La lettre est signée Charles Deschamps qui, lui aussi, pour la première fois, décline son identité complète. Margaret ressurgit dans la vie de William, un prélude à l’apparition d’un autre personnage qui va participer à son tour au mécanisme de « la mémoire retrouvée », une évocation proustienne, une réminiscence, une renaissance.
Loïc juge le conte puissant, mais il mérite d’être mis en avant, ce qu’a compris Éléonore en rédigeant un texte qui dévoile le secret de Margaret, l’enfant qu’elle portait. Éléonore écrit : « Elle n’est plus là, mais moi je suis là pour elle. Pour la laisser parler. » Elle lui prête une écoute attentive, lui redonne une existence et la parole en révélant l’indicible, une autre preuve de sororité et une façon de reconnaître son enfant, une manière ainsi de restaurer Margaret dans son intégrité. Grâce à Éléonore, Margaret n’est plus seule pour affronter cette épreuve. Elle répond à la question de Loïc : « Tu crois que ce conte pourrait changer quelque chose, Éléonore ? » et explique pourquoi elle l’a écrit : « J’ai écrit ce conte pour offrir une liberté, une interprétation à ceux qui le liront. Une liberté que je n’ai pas toujours pu avoir. »
George Tyndale n’a pas fini de frapper. Éléonore est à nouveau destinataire de Lilith Unchained, mais surtout de la lettre de 1925 de Charles à son fils William Deschamps. Les dernières pièces du puzzle s’imbriquent, les souvenirs remontent, la mémoire familiale se reconstruit enfin.
Isabelle Sezionale Basilicato a dressé de beaux portrait de femmes qui, de vulnérables, deviennent fortes et retrouvent leur voix et leur chemin, en revenant d’exil. Ce roman parle de l’amour du livre, des livres et de la littérature sous toutes ses formes. D’une mémoire post traumatique à une mémoire apaisée. La création littéraire comme chirurgie réparatrice.
Pour en savoir plus sur l’autrice et ses ouvrages, consulter le site :
Isabelle Sezionale Basilicato – Autrice
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