Philosophe américaine influencée par des auteur·rice.s français.e.s comme Simone de Beauvoir, Michel Foucault, Jacques Lacan, Julia Kristeva, Luce Irigaray et Monique Wittig. Militante au sein de mouvements de défense des minorités sexuelles 1 . Hormis le genre, Judith Butler se mobilise sur des sujets tels que la guerre contre le terrorisme, Guantanamo, le conflit israélo-palestinien. Se définissant comme juive antisioniste, elle s’est activement engagée pour la reconnaissance d’un État binational israélien et palestinien 2. Elle dénonce la différence de traitement du deuil des victimes du 11 septembre et celui des morts en Irak et en Afghanistan. « Quelle vie est jugée digne d’être vécue, quelle mort d’être pleurée ? » interroge-t-elle. Un mécanisme complexe qui rejette la pauvreté de la pensée binaire et s’ouvre à la vulnérabilité de la vie 3. Alors qu’elle a toujours milité pour la reconnaissance des droits homosexuels, Judith Butler refuse le Prix du courage civique pour dénoncer les dérives du communautarisme gay. À travers ces prises de position inattendues, elle semble nous dire qu’il est impossible d’enfermer une personnalité dans une identité figée : c’est aussi ce que toute son œuvre s’emploie à démontrer 4.
L’enfance et l’adolescence
Judith Butler est née à Cleveland, dans l’Ohio le 24 février 1956. « La famille de ma mère était hongroise, celle de mon père russo-polonaise. Mon père était dentiste ; ma mère était militante pour les droits civiques. Mes parents étaient sionistes et j’ai été éduquée dans un cadre sioniste. » explique-t-elle dans le documentaire « Judith Butler – Philosophe en tout genre » 5. La famille de sa mère avait des salles de cinéma à Cleveland. Bien que menant une vie communautaire, ses parents aspiraient à s’assimiler à la société américaine, ce qui signifiait vouloir se plier à certaines normes de genre propagées par Hollywood.
A l’école, Judith Butler se révèle une élève indisciplinée, pas très bonne, n’aimant gère l’autorité, manquant souvent les cours. N’ayant pas d’autre choix que de la déscolariser, ses parents lui font suivre des cours particuliers avec un rabbin. Judith est ravie. Ce rabbin s’appelle Daniel Silver, il a écrit un livre sur Moïse. Un peu méfiant au début, Judith étant une enfant difficile, il s’enquiert de ses centres d’intérêt. « J’ai répondu que je voulais savoir pourquoi Spinoza avait été excommunié de la synagogue. Je voulais savoir si la philosophie idéaliste allemande était liée à la montée du nazisme. Je voulais comprendre la théologie existentielle… J’avais 14 ans ! » 6
Aux questions du rabbin David Silver sur ses centres d’intérêt : j’ai répondu que je voulais savoir pourquoi Spinoza avait été excommunié de la synagogue, si la philosophie idéaliste allemande était liée à la montée du nazisme. Je voulais comprendre la théologie existentielle… J’avais 14 ans !
Dans leur famille, ses parents sont les premiers à aller à l’université. Ils ont suivi des cours de philosophie et ont acquis et lu des livres qu’ils ont ensuite stockés dans leur cave, notamment deux livres ayant appartenu à sa mère. « Quand il y avait des disputes, c’est là que j’allais m’enfermer ; j’y écoutais de la musique, je dessinais et… je lisais leurs livres de philosophie : l’Éthique de Spinoza, Ou bien… ou bien… de Kierkegaard… » 7. Elle se rend à la synagogue, étudie l’hébreu et l’histoire juive. Elle pensait que ces lectures l’aideraient à réprimer ses émotions d’adolescente 8 .
Avec Augustin Trapenard, elle évoque son adolescence dans les années 60 comme une époque tumultueuse 9. « J’ai toujours à l’esprit tous ces assassinats, John Fitzgerald Kennedy et puis il y a eu Martin Luther King. Alors je voyais la scène politique comme un milieu violent, effrayant. Et la lutte pour la justice raciale a déclenché des réactions violentes chez certains Américains […]. Le mouvement des droits civiques a marqué mon adolescence. »
À l’adolescence, à la révélation de son homosexualité, elle est envoyée chez un psychiatre. Cette consultation, « censée la « guérir » de son attirance honteuse pour les femmes, l’aide au contraire à assumer son homosexualité » 10 .
À l’adolescence, à la révélation de son homosexualité, elle est envoyée chez un psychiatre. Cette consultation, « censée la « guérir » de son attirance honteuse pour les femmes, l’aide au contraire à l’assumer. »
Quand Augustin Trapenard l’interroge sur le moment de sa vie où les questions du genre et des identités l’ont interpellée, elle répond : « Depuis toujours. Aussi loin que je me souvienne. Je me posais des tas de questions sur la façon dont on me traitait, des cadeaux qu’on m’offrait, ce qu’on attendait de moi. Mais je crois que mes parents ont compris très tôt que je ne serais pas une fille comme les autres, et assez vite ils ont renoncé à me voir devenir hétérosexuelle ou faire un mariage hétérosexuel ou être une vraie femme. Tout le monde a abandonné cette idée assez vite » 11.
Dans l’introduction de la traduction française de « Trouble dans le genre, elle écrit : « J’ai grandi en me familiarisant, si l’on peut dire, avec la violence qu’exercent les normes de genre : un oncle incarcéré à cause d’un corps anormal, privé de famille, d’ami·e·s, vivotant jour après jour dans un “institut” dans les prairies du Kansas ; des cousins gays forcés de quitter leur maison familiale à cause de leur sexualité, réelle ou fantasmée ; mon fracassant coming out à l’âge de 16 ans ; et, par la suite, des pertes d’emploi, d’amantes et de maisons ont rythmé ma vie d’adulte » 12.
Dans le documentaire « Philosophe en tout genre », Judith Butler parle de sa tristesse lors de la mise en mot de sa passion « lesbienne », et évoque sa peur de l’exclusion sociale, de la stigmatisation sociale qui s’en est suivie. « Homosexualité » faisait médical, quant à « lesbienne » … j’en avais une image épouvantable et me disais qu’elle allait s’appliquer à moi. Il n’y avait ni mouvement, ni communauté, ni série télé. Les médias n’en parlaient pas. J’avais 14 ans, je ne connaissais aucune lesbienne. J’avais entendu parler de Sappho, et savais qu’elle était morte depuis longtemps » 13.
La formation universitaire
Elle continue ses études à Bennington, une faculté du Vermont, et va à l’université de Yale afin d’étudier la philosophie européenne. « Aux États-Unis, il y a souvent des tensions entre une philosophie jugée plus analytique, issue de la tradition britannique et américaine, et une philosophie plus continentale, où l’on retrouve l’idéalisme allemand, l’école de Francfort, le structuralisme, le post-structuralisme, la phénoménologie, dans ses versions allemande et française, la psychanalyse, et enfin Foucault et diverses formes de féminisme. » relate-t-elle dans son entretien avec Tania Angeloff, Laura Lee Downs et Delphine Gardey 14. Elle obtient une bourse Fullbright d’un an qui lui permet de partir à Heidelberg, en Allemagne – et, ce, malgré la réticence de ses parents – où elle part travailler avec le théoricien Hans Georg Gadamer. Elle étudie l’idéalisme allemand, suit des cours sur Hegel ou Marx, sur la philosophie de Kant à Hegel, se rend à Francfort pour suivre l’enseignement de Habermas. Conjointement à ses études, elle s’implique dans des activités liées aux droits de l’homme et fréquente des groupes gays et lesbiens.
Elle va à Yale afin d’étudier la philosophie européenne. Elle obtient une bourse Fullbright d’un an qui lui permet de partir à Heidelberg, en Allemagne.
De retour à Yale, elle découvre que la philosophie française « ne s’est pas arrêté à Merleau-Ponty » explique-t-elle à Stéphanie Chayet qui mentionne dans son article : « Judith Butler dévore le corpus de la French Theory : non seulement Derrida, mais aussi Michel Foucault, ainsi que les psychanalystes Jacques Lacan et Julia Kristeva et l’autrice du « Corps lesbien » Monica Wittig. Elle lit les anthropologues féministes américaines des années 1970″ 15.
De retour à Yale, elle dévore le corpus de la French Theory : Derrida et Foucault, ainsi que les psychanalystes Lacan et Kristeva et l’autrice du « Corps lesbien » Monica Wittig.
Le sujet de sa thèse, soutenue en 1984, est la réception de Hegel par la France. Elle s’intéresse à la relation entre le désir et la subjectivité 16.
Dans un entretien paru dans la revue philosophie magazine, elle explique le choix de son sujet : « C’était la double question fondamentale de savoir pourquoi les gens désirent aimer et comment ils décrivent leur désir de vivre. […] Selon Hegel, c’est la reconnaissance que nous désirons et qui nous donne le désir de vivre ; sans reconnaissance, ce désir est impossible. Cela m’a donc intéressée pour toutes sortes de raisons personnelles, en particulier parce que j’étais une jeune lesbienne qui essayait de comprendre s’il existait des normes susceptibles de reconnaître mon propre désir ; je voulais savoir si j’étais capable de vivre dans un monde où il n’y aurait pas de normes reconnaissant mes désirs » 17.
Mon choix de sujet de thèse ? Je voulais savoir si j’étais capable de vivre dans un monde où il n’y aurait pas de normes reconnaissant mes désirs.
Une de ses amies de fac la sollicite afin qu’elle contribue à une conférence sur la théorie féministe. Elle a lu Simone de Beauvoir, Gloria Steinem, Eldridge Cleaver, Monica Wittig. Ce sera sa première invitation à s’exprimer devant un public féministe et universitaire. Elle renoue avec « Le Deuxième Sexe » et se penche sur le passage, sans doute le plus connu de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. » « Elle commence à écrire sur le genre comme une forme de devenir sans fin, sans achèvement, mais susceptible de transformations » 18 . On naît peut-être mâle ou femelle pour ne devenir ensuite ni homme ni femme. « C’est là que j’ai dû commencer à élaborer la thèse qui allait devenir plus tard l’argument central de « Trouble dans le Genre ». » 19
On naît peut-être mâle ou femelle pour ne devenir ensuite ni homme ni femme.
L’entrée dans la carrière académique
Cette entrée dans la carrière académique ne va pas de soi. Sans poste fixe pendant cinq ans, elle doit tout le temps changer d’emploi. Elle enseigne à Wesleyan University, à Washington D. C., et songe à abandonner une carrière universitaire pour rejoindre la National Gay and Lesbian Task Force à Washington pour devenir lobbyiste, ou s’engager dans l’activisme politique… A ce moment, Nancy Cott, qui la connaissait de Yale, l’appelle et lui conseille d’aller à l’Institute for Advanced Studies à Princeton où travaille Joan Scott, une historienne féministe. Ce centre a un programme d’une année complète consacré à la question du genre. Elle postule, est acceptée. Elle rencontre Donna Haraway, Evelyn Fox Keller, Carol Smith-Rosenberg, Rayna Rapp… Sa collaboration avec Joan Scott aboutit à l’écriture de Feminists Theorize the Political. Elle écrit Trouble dans le genre au cours de cette année à Princeton 20.
Elle intègre l’Institute for Advanced Studies à Princeton où travaille Joan Scott, une historienne féministe. Le programme de l’année est consacré à la question du genre.
Depuis 1993
Depuis 1993, elle enseigne la rhétorique et la littérature comparée à Berkeley, où elle vit avec Wendy, professeur de philosophie politique dans la même université. Elles ont eu un petit garçon, Isaac, qu’elle cite dans sa dédicace de son livre Vie précaire. Les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001 : « Pour Isaac qui voit les choses autrement ». Ce qui la fait se moquer des questions posées à son sujet, confie-t-elle à Elisabeth Lebovici : « Qui est le vrai parent ? Sous-entendant que seule la mère biologique est la vraie mère, comme si une fois pour toutes la biologie décidait de la réalité. »
« Mais comment vous appelle-t-il ? Mon fils sait exactement à quelle maman il s’adresse et lorsqu’il crie « Mum », c’est pour que nous nous écriions en chœur « quoi ? » , de sorte qu’il répond alors : « Non, pas toi » et précise son choix, « Wendy », ou « Judy ». S’il sait jouer avec nos deux prénoms, c’est qu’il accepte cette forme de relation. Il ne s’agit pas d’abstraction, mais d’expérience 21.
A 67 ans, Judith Butler a opté pour la non binarité sexuelle.
A 67 ans, Judith Butler a opté pour la non binarité sexuelle comme la législation californienne l’y autorise 22. Elle dirige des thèses de doctorat à Berkeley et ne se voit pas du tout comme une célébrité : « Je fais de la philosophie et je pourrais parler de Kafka toute la journée. J’ai un groupe sympa d’étudiants qui travaillent sur le modernisme littéraire. Parfois, ils se demandent s’ils doivent lire sur le genre et je leur dis que ce n’est pas nécessaire » 23.
1 Judith Butler. En finir avec le binarisme, Philosophie magazine, 28 mai 2015
2 Judith Butler. Sa vie / Mathilde Lequin, Philosophie magazine, 28 mai 2015
3 Judith Butler. En eaux troubles / Juliette Cerf, Philosophie magazine, 27 juillet 2006
4 Judith Butler. Sa vie / Mathilde Lequin, Philosophie magazine, 28 mai 2015
5 Judith Butler – Philosophe en tout genre / Artesquieu, 19 juin 2020, Youtube, 52’10
6 Judith Butler – Philosophe en tout genre / Artesquieu, 19 juin 2020, Youtube, 52’10
7 Judith Butler. «Déconstruire, ce n’est pas détruire» / Millay Hyatt, Philosophie magazine, 17 janvier 2013
8 Judith Butler. En eaux troubles / Juliette Cerf, Philosophie magazine, 27 juillet 2006
9 Judith Butler à la bonne heure / Boomerang par Augustin Trapenard, France inter, 10 mai 2021, 32′
10 Judith Butler. En eaux troubles / Juliette Cerf, Philosophie magazine, 27 juillet 2006
11 Judith Butler à la bonne heure / Boomerang par Augustin Trapenard, France inter, 10 mai 2021, 32′
12 Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion / Judith Butler ; préface de Éric Fassin ; traduit de l’anglais (États-Unis) par Cynthia Kraus
Titre original : Gender trouble, feminism and the politics of subversion
Éd. la Découverte, 2005, 283 p.
13 Judith Butler – Philosophe en tout genre / Artesquieu, 19 juin 2020, Youtube, 52’10
14 Judith Butler, trouble dans le féminisme / Angeloff Tania, Laura Lee Downs, et Delphine Gardey, Travail, genre et sociétés, vol. 15, n° 1, 2006, pp. 5-25
15 La philosophe Judith Butler, libre égérie des queers / Stéphanie Chayet, Le Monde, 12 octobre 2023
16 Le « Gender » idéal. / Élisabeth Lebovici, Libération, 28 mai 2005
17 Judith Butler. «Déconstruire, ce n’est pas détruire» / Millay Hyatt, Philosophie magazine, 17 janvier 2013
18 Le « Gender » idéal. / Élisabeth Lebovici, Libération, 28 mai 2005
19 Judith Butler – Philosophe en tout genre / Artesquieu, 19 juin 2020, Youtube, 52’10
20 Judith Butler, trouble dans le féminisme / Angeloff Tania, Laura Lee Downs, et Delphine Gardey, Travail, genre et sociétés, vol. 15, n° 1, 2006, pp. 5-25
21 Le « Gender » idéal. / Élisabeth Lebovici, Libération, 28 mai 2005
22 Judith Butler, du genre humains / Cécile Daumas, Libération, 14 octobre 2023
23 La philosophe Judith Butler, libre égérie des queers / Stéphanie Chayet, Le Monde, 12 octobre 2023
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