
La rétrospective Suzanne Valadon qui s’est tenue au Centre Pompidou du 15 janvier au 26 mai 2025 a mis en lumière une figure de l’art moderne au caractère frondeur. Passée de modèle à peintre, indépendante, elle n’a pris part à aucun des mouvements pictoraux de son époque, Valadon crée une œuvre ne cherchant ni à être agréable ni simplement belle. Après avoir posé nue, c’est à son tour de peindre des nus masculins et féminins, sujet réservé aux hommes, avec une vision rompant avec les conventions de son temps.
« Jusqu’ici, Valadon était la mère d’Utrillo. Maintenant c’est Utrillo qui est le fils de Valadon. »
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599
- Introduction
- Suzanne Valadon en quelques dates
- Pourquoi l’œuvre de Suzanne Valadon n’a-t-elle pas connu le même succès que celle de ses pairs ?
- Autoportraits
- Apprendre par l’observation
- Portraits de famille
- Environnements
- « Je peins les gens pour apprendre à les connaître. »
- « La vraie théorie, c’est la nature qui l’impose. »
- Le nu : un regard féminin
- En savoir plus
Photos ©humanitelles
Scénographie de l’exposition réalisée par Isabelle Raymondo,
architecte-scénographe

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Source : Dossier de presse, Suzanne Valadon. 15 janvier – 26 mai 2025 / Direction de la communication et du numérique, Centre Pompidou, 28 novembre 2024
Introduction
Modèle sous le nom de Maria, peintre sous le nom de Suzanne Valadon, elle apprend à dessiner en observant à l’œuvre les grands artistes pour qui elle posait. Remarqués par Edgard Degas, ses premiers dessins à la ligne « dure et souple » puisent leurs sujets dans les scènes de la vie quotidienne, celles des femmes dans son entourage et de son fils. Dans les autoportraits qu’elle peint tout au long de sa vie, Valadon s’affiche avec une sévérité assumée : « Il faut être dur avec soi, avoir une conscience, se regarder en face. » En 1892, elle se lance dans la peinture et réalise des portraits sans concession de sa famille, sa mère, son fils, son mari, sa sœur et sa nièce. Puis la notoriété venant dans les années 1920, elle peint sur commande des portraits de ses amis du monde de l’art.
Après avoir posé nue, c’est à son tour de peindre des nus masculins et féminins, thème longtemps réservé aux hommes, dans lesquelles elle impose une vision en rupture avec les conventions de son époque. C’est probablement la première artiste femme à peindre un nu masculin de face, le sexe apparent.
Tout au long du parcours, des tableaux d’artistes qui lui sont contemporaines et parfois amies viennent dialoguer avec l’œuvre de Valadon. Cette exposition souligne l’étendue et la richesse du parcours de cette véritable « passeuse » d’un siècle à l’autre.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
[Cette exposition raconte] l’histoire d’une muse de grands peintres qui, un jour, est passée de l’autre côté du chevalet.
Exposer son œuvre seule, c’est aussi marquer le souci de l’extraire de ses présentations habituelles, à savoir qu’elle a été le modèle de Puvis de Chavannes, Renoir, Toulouse-Lautrec, Herner, qu’elle a été aimée par Erik Satie, conseillée par Degas, épouse d’André Utter et mère du peintre Maurice Utrillo… Et mettre en avant son indépendance au sein de ce grand atelier qu’est alors Montmartre au début du XXe siècle. Car si son art s’inscrit pleinement dans ce qu’on appelle, par convenance, l’art moderne (entre les années 1860 et 1950), il n’appartient en propre à aucun de ses mouvements-phares. Suzanne Valadon a vu naître et se développer l’impressionnisme, le fauvisme ou encore le cubisme, mais elle n’a pris part à aucun de ces courants.
Par commodité de la comparaison, peut-être par goût, les critiques d’art ont vu dans son œuvre des échos aux thèmes picturaux de Degas et à la mise en place de ses compositions (on le voit avec sa Chambre bleue, version moderne de la déjà moderne Olympia de Manet), ou à ceux de Gauguin, un même goût des aplats de couleurs par exemple. Mais à l’inverse de ses pairs, Suzanne Valadon exprime son authenticité par une peinture qui ne se revendique d’aucun style, sans discours autre que celui d’une dictée de l’inspiration sensible : « La nature m’apporte le contrôle de vérité solide pour la construction de mes toiles conçues par moi, mais motivées toujours par l’émotion de la vie. » Une « probité artisanale » rare estime le critique Georges Charensol, qui l’avait fréquentée. Affabulatrice et fantasque dans la vie, Suzanne Valadon était dans son œuvre – 276 peintures, 273 dessins, 31 estampes – d’une constance exemplaire.
Source : Suzanne Valadon : la peintre moderne n’est plus seulement une muse / Pauline Petit – France Culture, 14 avril 2023
Suzanne Valadon en quelques dates
Il n’existe pas à ce jour de biographie communément admise de Suzanne Valadon. Au manque de documents et d’écrits légués par l’artiste s’ajoute son extraordinaire capacité à déformer son histoire qui l’a accompagnée tout au long de sa vie. Les quelques entretiens avec elle ne constituent pas non plus une garantie, tant les contradictions entre eux sont nombreuses. De même, la bibliographie sur l’artiste contient de multiples versions. Le seul témoignage véritablement authentique se trouve dans son œuvre artistique.
| 1865 | Marie-Clémentine Valadon, fille de Madeleine-Célina Valadon et de père inconnu, naît le 23 septembre à Bessines-sur-Gartempe (Haute-Vienne, France). |
| 1867-1870 | Madeleine Valadon et ses deux filles, Marie-Alix et Marie-Clémentine, s’installent à Paris à la recherche de nouvelles opportunités. |
| 1871-1874 | Elles emménagent au 16 rue de Bruxelles, dans le quartier de Montmartre, à une centaine de mètres du Moulin Rouge. Tandis que la mère travaille comme femme de ménage, la petite fille est scolarisée dans un couvent-école de Montmartre. |
| 1874-1880 | En 1874, elle s’intéresse au dessin, quitte l’école et commence à exercer d’innombrables petits emplois: lavandière, fleuriste, plongeuse, nounou ou serveuse. |
| 1880 | Probablement elle travaille dans un cirque, peut-être comme acrobate, mais une chute malencontreuse l’oblige à quitter définitivement ce milieu. C’est alors qu’elle commence à poser pour plusieurs peintres, dont le premier est Pierre Puvis de Chavannes. À l’âge de 17 ans, elle est déjà totalement immergée dans l’atmosphère et la vie de bohème de Montmartre. Elle travaille avec Puvis pendant sept ans, période au cours de laquelle ils entretiendront une relation sentimentale complexe et tumultueuse. |
| 1882 | Elle fait la connaissance d’autres artistes importants qui lui demandent également de poser pour eux : Pierre-Auguste Renoir, Albert Bartholomé, Federico Zandomeneghi, Jean Louis Forain, Jean Jacques Henner, Vojtěch Hynais, Théophile Alexandre Steinlen et Gustav Wertheimer. Elle rencontre Miquel Utrillo, qui fréquente lui aussi la bohème artistique de la ville. Ils entament une relation amoureuse et vivent ensemble rue Tourlaque. |
| 1883 | Elle débute sa carrière d’artiste avec un autoportrait au pastel, qui devient sa première œuvre acclamée. Elle rompt la relation avec Miquel Utrillo, qui quitte Paris. Le 26 décembre, son premier enfant, Maurice, naît de père inconnu. |
| 1884-1888 | Elle réalise de nombreux dessins, portraits et scènes de famille. Elle fait la connaissance d’Henri de Toulouse-Lautrec alors qu’elle travaille comme modèle et tous deux entament une relation sentimentale en 1886. Lautrec la rebaptise «Suzanne», car cela lui rappelle l’histoire biblique de Suzanne et les vieillards, toujours entourée d’artistes âgés. C’est le nom qu’elle adoptera désormais. Le 2 mai 1886 naît son deuxième fils, qu’elle prénomme Alexandre. De nouveau inscrit de père inconnu, l’enfant meurt alors qu’il n’a que trois mois, le 1er août de la même année. |
| 1890-1892 | Elle s’installe avec sa famille au 2 rue Cortot. Miquel Utrillo, que Valadon a de nouveau rencontré au café L’Auberge du Clou, accepte d’être le père légal de Maurice le 27 janvier 1891, mettant ainsi fin à un conflit chronique entre les deux depuis 1882. |
| 1893 | Valadon entretient une brève relation passionnée avec le musicien et compositeur Erik Satie, qu’elle immortalise dans un portrait qui, avec l’œuvre Jeune fille faisant du crochet, seront ses deux premières peintures à l’huile. Utrillo s’établit aux États-Unis, où il exporte et promeut des spectacles d’ombres chinoises. Valadon expose pour la première fois à la célèbre galerie Le Barc de Boutteville. Valadon se sépare de Satie et entame une relation sentimentale avec le marchand Paul Mousis. Erik Satie compose Vexations. |
| 1894-1895 | Une amitié naît entre Valadon et Edgar Degas, qui lui attribue le surnom de la «terrible Maria» et devient un personnage clé dans le développement de sa carrière d’artiste. A 29 ans, elle participe à son premier salon, celui de la Société Nationale des Beaux-Arts de Paris, où elle présente trois études d’enfants et deux dessins, tous acquis par Degas. |
| 1896-1898 | En 1896, elle épouse Paul Mousis et installe son atelier au 12 rue Cortot. Son fils Maurice commence à avoir des problèmes avec l’alcool et la carrière d’artiste de Valadon en est perturbée. Cependant, avec l’aide de Degas, elle réussit à publier ses gravures et à exposer pour la première fois à l’étranger. En 1897, Le Chat Noir ferme ses portes, mais la même année, la taverne barcelonaise Els Quatre Gats, d’inspiration française, est fondée. |
| 1900-1905 | L’état de Maurice s’aggrave et il est interné à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, où il commence à peindre. Toulouse-Lautrec meurt en 1901. Valadon explore le genre de la nature morte. Pendant ces années, elle sert de modèle à l’artiste français Henri Matisse, qui la représente dans la sculpture Madeleine I. |
| 1906-1908 | Elle reprend les pinceaux et excelle dans une série de grands nus féminins. Elle représente des femmes détendues, profitant de leur moment de tranquillité, une placidité qui contraste avec la solitude angoissante de Valadon à cette époque. |
| 1909-1913 | Elle fait la connaissance du jeune artiste André Utter, un ami de son fils, un esprit dynamique et enthousiaste. Ils nouent une relation sentimentale qui met fin à son union avec Mousis en 1910. Valadon augmente sa production et expose pour la première fois au Salon d’Automne, au Salon des Indépendants et à la galerie Berthe Weill, dirigée par une fervente avocate des femmes artistes. |
| 1914 | Elle peint sa grande toile Le Lancement du filet, qui représente le corps nu et athlétique de son amant. En juillet, la Première Guerre mondiale éclate, et Valadon et Utter décident de se marier avant qu’Utter ne parte au front. |
| 1915-1916 | Le 20 juin 1915, sa mère Madeleine décède. Un coup dur, aggravé par le départ de son mari, la santé fragile de son fils et le contexte de la guerre. Malgré l’arrêt des salons, elle reçoit le soutien de la galeriste Berthe Weill, ainsi que du collectionneur et critique d’art Gustave Coquiot, qui lui commande le portrait de son épouse Mauricia de Thiers (Madame Coquiot). |
| 1917-1918 | Maurice continue à peindre malgré son état mental délicat. En septembre 1917, Edgar Degas meurt, et Valadon, Utter et Maurice exposent ensemble à la prestigieuse galerie Bernheim-Jeune à Paris. En 1918, la déclaration de la fin de la guerre permet à Utter de rentrer à la maison. |
| 1919-1921 | Elle présente l’œuvre Vénus noire au Salon d’Automne de 1919. Ses œuvres commencent à être vendues aux enchères, comme celle organisée par l’Hôtel Drouot. En 1920, Valadon est nommée membre du Salon d’Automne dans la section de peinture. Décès d’Auguste Renoir, qui avait exercé une profonde influence sur l’artiste. |
| 1922 | Paul Poiret expose les tableaux de Valadon et de Maurice dans son salon de couture des Champs-Élysées, où les prix des œuvres de Maurice commencent à grimper. Valadon et Utter dilapident l’argent que Maurice a gagné grâce à la vente de ses œuvres. La première monographie de Valadon est publiée avec un essai de Robert Rey. |
| 1923 | Elle peint La Chambre bleue, une toile présentée au Salon d’Automne et acquise par l’État français un an plus tard. Pendant l’été, Valadon, Maurice et Utter rendent visite à George et Nora Kars dans le village français de Ségalas, dans les Pyrénées, où ils continuent à peindre. Ils achètent le château de Saint-Bernard, situé tout près de Villefranche-sur-Saône. |
| 1924-1925 | La mère et le fils signent un contrat avec la galerie Bernheim-Jeune qui leur garantit un revenu annuel élevé. Pour fêter l’événement, le critique d’art Adolphe Tabarant organise un banquet en l’honneur de l’artiste. Valadon et Maurice s’installent au 11 avenue Junot, une maison acquise par la galerie elle-même après avoir constaté que Suzanne et Utter dilapidaient la fortune de Maurice. Pendant ce temps, Utter continue d’habiter rue Cortot. |
| 1926 | Elle peint avec beaucoup d’énergie et réalise deux grandes œuvres, Germaine Utter à sa fenêtre et Portrait de Marie Coca et sa fille. Elle présente cinq toiles monumentales à la rétrospective du Salon des Indépendants, qui sont accueillies avec enthousiasme par la presse. Le 28 décembre, elle participe avec Maurice à la fête du 25e anniversaire de la galerie Berthe Weill. |
| 1927-1928 | En janvier 1927 une grande rétrospective est organisée à la galerie Berthe Weill avec 45 toiles, qui sont accueillies très favorablement. Elle commence à se faire connaître à l’étranger: elle expose à New York, Tokyo et Amsterdam. Le magazine allemand Deutsche Kunst und Dekoration lui consacre un long article, confirmant sa réputation internationale. |
| 1929-1930 | La galerie Bernier organise une rétrospective de ses dessins et gravures avec un catalogue préfacé par Robert Rey. Sa grande consécration fut la monographie que lui consacra Adolphe Basler. En 1930, elle a 65 ans et, affaiblie par le départ d’Utter, elle commence à ne plus se soigner physiquement; elle continue néanmoins à peindre. |
| 1931-1932 | Elle participe à plusieurs expositions à Paris, Prague, Chicago et Genève. Grande rétrospective à la galerie Le Centaure, à Bruxelles. À l’âge de 66 ans, elle réalise un portrait où elle se présente les seins nus. Elle rejoint le groupe Femmes artistes modernes, avec lequel elle exposera jusqu’à sa mort. Importante rétrospective à la galerie Georges Petit. |
| 1933-1934 | Elle peint de moins en moins, sujette à de constantes crises émotionnelles. En mai 1934, elle expose pour la première fois au Salon des FAM, avec un portrait de sa mère. Elle rencontre le jeune peintre Igna Ghirei Gazi. Il devient rapidement le protégé de Valadon jusqu’à la mort de l’artiste. |
| 1935 | En janvier, elle est admise à l’Hôpital américain de Neuilly-sur-Seine, près de Paris, où elle est traitée pour diabète et urémie. Maurice épouse Lucie Valore. Avec le départ de son fils et de plus en plus seule, elle rompt progressivement avec ses amis et connaissances, ce qui l’affaiblit physiquement et psychologiquement. |
| 1936-1937 | Elle reprend le goût de la peinture avec l’un de ses sujets favoris: les fleurs. Elle continue à exposer surtout avec les FAM. L’État français achète des œuvres importantes pour le musée du Luxembourg, comme Été, dit aussi Adam et Ève (1909), Le Lancement du filet (1914) et Grand’mère et petit-fils (1910). |
| 1938 | Le 6 avril, elle est victime d’une attaque cérébrale et est transportée à la clinique de la rue Piccini, où elle décède à l’aube du 7. Un grand nombre de personnalités du monde artistique et culturel parisien, dont André Derain, Pablo Picasso, Georges Rouault, parmi d’autres, assistent à ses obsèques. Valadon a laissé environ 500 toiles et 300 œuvres sur papier |
Source : Musée National d’Art de Catalogne
Pourquoi l’œuvre de Suzanne Valadon n’a-t-elle pas connu le même succès que celle de ses pairs ?
En 1894, elle exposait déjà au Salon de la Nationale (non sans difficulté : « C’est impossible, lui avait alors dit Puvis de Chavannes. De qui êtes-vous l’élève ? Que dira-t-on ?« ) De son vivant, ses toiles reçoivent une critique élogieuse. Elle est la première femme admise à exposer au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts. D’ailleurs, Suzanne Valadon elle-même ne doutait pas de son talent. A un questionnaire de l’historien de l’art Germain Bazin pour son Histoire de l’art contemporain, la peintre répondit : « Formation : Libre – Talent inné, exceptionnellement douée. Principales étapes de la vie artistique : Dessina dès 1883, ses débuts, comme une enragée, non pour faire de beaux dessins pour être encadrés, mais de bons dessins pour surprendre un instant de vie, en mouvement, tout en intensité. »
Des critiques ont dit que la peinture de Valadon avait été occultée par celle d’Utrillo. Jeanine Warnod avance elle d’autres raisons. Pour la critique d’art, Valadon était très jeune à l’époque où le groupe mené par Gauguin et Émile Bernard, à Pont-Aven, réagissait contre l’impressionnisme, et où Degas et Toulouse-Lautrec bouleversaient le réalisme. Et lorsque les chefs d’écoles fauves et cubistes entraînèrent dans leur sillage les artistes séduits par leur esprit d’avant-garde, Suzanne Valadon ne participa à aucun de ces mouvements. Elle a accompli, seule, une œuvre en marge de tous les courants. Avec un revers à cette médaille : elle a été de ces artistes qui n’ont pas pris part aux grands débats esthétiques de leur temps, qui ont amené sur leurs protagonistes leur lot des querelles, mais aussi de lumière.
L’historien de l’art Bernard Dorival explique ainsi l’originalité de Valadon, qu’on soit ou non sensible à son œuvre : « C’est sans doute l’aisance avec laquelle elle a su concilier ces deux recherches antinomiques qu’elle a menées toute sa vie : celle de la beauté par le décor et du caractère par le laid…« . Si elle a réussi cet art des contraires, c’est parce qu’elle ne s’est jamais souciée de concilier ces inconciliables, poursuit-il. « Un dédain de la logique » et une « indifférence aux contradictions » qui font toute la singularité du parcours artistique de Suzanne Valadon.
Source : Suzanne Valadon : la peintre moderne n’est plus seulement une muse / Pauline Petit – France Culture, 14 avril 2023
Autoportraits
Le recours à l’autoportrait a été un moyen détourné par les femmes de peindre le nu féminin. Le genre était en effet traditionnellement réservé aux hommes, notamment à l’École nationale des Beaux-Arts qui n’autorisa la représentation du nu pour les femmes qu’en 1900. Suzanne Valadon en réalisa de nombreux, respectant la représentation habituelle de l’autoportrait tourné de trois-quarts, mais rompant avec certains codes traditionnels de la féminité en peinture.
Source : Suzanne Valadon : la peintre moderne n’est plus seulement une muse / Pauline Petit – France Culture, 14 avril 2023

Autoportrait, 1883
Dès le début de sa carrière, l’autoportrait joue un rôle central dans l’œuvre de Valadon.
Celui-ci, réalisé à l’âge de 18 ans, est l’une des toutes premières œuvres qui nous soit parvenue. Ne cherchant pas à mettre sa féminité en avant, l’artiste se présente d’une façon très directe, énergique et fière, un peu sévère, sans aucune flatterie ni maniérisme. La palette est riche, d’une composition puissante et précise, et se caractérise par ce trait qui cerne les figures. Affirmant pleinement son statut d’artiste, c’est la première fois qu’elle signe « Suzanne Valadon » à moins que la signature n’ait été apposée plus tard, en 1885 ou 1886, après que Maria soit devenue Suzanne.


1. Autoportrait, 1911
2. Autoportrait, 1916

Autoportrait aux seins nus, 1931
À l’âge de 66 ans, elle signe ici son dernier autoportrait. Délaissant les habituelles idéalisation et érotisation des corps féminins, elle se dépeint avec des traits de visage sévère, les lèvres crispées, et la poitrine légèrement tombante trahissant les premiers signes de vieillesse. Elle réalise ici le premier portrait d’une artiste âgée nue, renversant la vision esthétique privilégiée du corps féminin jeune.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
Sur cet Autoportrait aux seins nus (1931), le caractère prend le pas sur l’idéalisation, et les contrastes sont assumés. Le regard bleu pastel est perçant, la bouche pincée est comme tue, les nuances colorées expriment une peau vive, mais qui se flétrit par endroits, la sévérité du visage, et l’exposition sans ambages d’une poitrine haute. « Il faut être dur avec soi, avoir une conscience, se regarder en face, disait Suzanne Valadon. Ce surplus, cette haine et cet excès d’amour, il faut le déverser« . Il s’agit de son dernier autoportrait, réalisé à l’âge de soixante-six ans. On y retrouve des éléments stylistiques caractéristiques de son œuvre : l’influence de l’espace cloisonniste de l’École de Pont-Aven, effet sans doute accentué par l’utilisation constante de cernes. Ce pourquoi Degas disait que le trait de Valadon était « dur et souple« .
Source : Suzanne Valadon : la peintre moderne n’est plus seulement une muse / Pauline Petit – France Culture, 14 avril 2023
C’est un autoportrait a priori classique. Suzanne Valadon, les cheveux peignés, un collier de perles autour du cou, la mine sérieuse, des rides, le regard qui nous scrute, presqu’un air de Joconde. Et puis comme ça tout à coup des seins, des seins nus. Pas aguicheurs, pas sexuels mais là, partie intégrante d’un sujet à l’opposé des nus qu’on peint parce qu’on les désire.
[…] Donc il y a […] une sorte de décontraction à montrer un corps qui vieillit, qui devrait poser habillé mais qui pose nu et qui […] comme la Vénus noire, soutient le regard de celui qui la regarde. […] C’est un autoportrait assez impressionnant et assez nouveau pour l’époque. Elle n’est pas tout à fait la seule à représenter des femmes vieillissantes [ou mûres]. Mela Muter [en] a représentées aussi. Et c’est nouveau parce qu’évidemment, ça ne correspond pas aux stéréotypes de l’histoire de la peinture faite par des hommes. Par contre, il y a quelques hommes vieux qui ont été représentés. Je pense aux autoportraits de Rembrandt, vieux. Et donc, je pense que là aussi, Suzanne Valadon a en tête cette histoire de la peinture et va présenter […] sa version de l’autoportrait vieillissant. Et elle choisit de se montrer avec les seins nus, parce que finalement les hommes peuvent aussi se représenter vieillissant nus. Et je note d’ailleurs qu’on retrouve la belle femme avec ses grands yeux bleus […]. Ses cheveux sont courts, elle a ce regard assez ferme, qui est celui de la peintre qui se regarde dans une glace. […] Mais elle se peint avec une forme de réalisme. Et là, on renoue avec le début de son travail, qui étaient ses toilettes réalistes. Elle garde ce regard réaliste sur le corps de la femme, d’autres modèles ou son propre corps, qui est très impressionnant.
[Cet autoportrait] est très austère, et je pense que c’est volontaire. Elle se peint sur un fond plus ou moins blanc […] avec une forme de réalisme. Les couleurs de sa peau [sont] sans fard. C’est un très beau nu impressionnant qui nous regarde et [qui suggère] une allégorie sur le temps qui passe, comme il en existe beaucoup dans l’histoire de la peinture. Mais là encore, peint par une femme, et c’est assez exceptionnel dans les années 30, même si Tamara de Lempicka peint des nus, même si d’autres femmes peignent des nus. Là, il y a ce caractère de l’autoportrait qui fait de ce tableau [l’un] de ses chefs-d’œuvre.
Source : Audio. Qui est Suzanne Valadon, la peintre anti male-gaze ? avec Camille Morineau, historienne de l’art, directrice de l’association Aware – Sans oser le demander, France Culture, 26 mai 2023, 58’



1. Autoportrait, 1893
2. Mon portrait, 1894
3. Autoportrait, 1903

La Chambre bleue, 1923
Suzanne Valadon livre le portrait d’une femme ostensiblement moderne et libérée des conventions de son temps. L’œuvre rappelle les représentations classiques de la figure de l’odalisque. Valadon rompt avec la tradition orientaliste du nu alangui, lui préférant un corps au repos. Sa forte stature, son bas de pyjama rayé, son attitude nonchalante et blasée lui ôtent toute forme d’érotisme. Plongée dans ses pensées, elle fume une cigarette ; deux livres sont posés sur le lit, un des nouveaux romans de poche français et un livre relié d’histoire de l’art. Tout en s’inscrivant dans la tradition, ce tableau brise les représentations habituelles de la féminité pour inventer un nouveau modèle de femme émancipée qui n’offre pas son corps, ni au peintre, ni au spectateur.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
C’est dans ce tableau La chambre bleue […] qu’on trouve le style tel qu’on pourrait se le figurer de Suzanne Valadon. C’est-à-dire beaucoup de couleurs, des motifs, des traits noirs qui dessinent les contours du corps de ce modèle qui pose, qui s’en fout de celui qui la regarde. […] Elle est tranquille, elle fume, elle prend du temps, il y a des livres, […], elle réfléchit. […] On est vraiment dans une peinture female gaze. Le sujet n’est pas du tout réifié, objectifié. Au contraire, c’est vraiment un sujet. C’est vraiment le chef-d’œuvre de Suzanne Valadon.
[…] Ce tableau […] est un nu rhabillé. […] C’est une odalisque qui a été habillée. [Ce] tableau est ultra moderne, […] ultra contemporain, […] très female gaze. Parce qu’elle choisit de rhabiller le nu […] avec un pyjama qui ressemble un peu à rien. Si ce n’est que ce pyjama rayé, c’est totalement un pyjama à la Matisse. On voit bien qu’elle fait une référence très appuyée à Matisse, […] très appuyée à Gauguin dans le tissu bleu et blanc sur lequel ce modèle est allongé. Donc il y a deux clins d’œil évidents aux hommes artistes de son temps. […] Elle a une cigarette au bec, et au lieu d’avoir le traditionnel bouquet de fleurs à ses pieds, elle a deux livres. C’est donc une femme intellectuelle qui fume chez elle, qui s’est rhabillée, […] comme le modèle, qui entre deux poses, s’habille. Sauf que là, on a l’impression qu’elle pose vraiment habillée […] en pyjama, […] avec un haut rose, une sorte de débardeur qui ne ressemble à rien. […] C’est une sorte de caraco assez lâche. Ce n’est pas un corset. Et le pantalon et le caraco sont assez lâches. Et c’est un corps body positive. Elle n’est pas fine, elle est bien en chair, cette femme.
[Dans ce tableau, il y a à la fois] un clin d’œil évident à l’histoire de l’art avec des références à Gauguin, à Matisse, aux Olympia de Manet, à toute l’histoire de la peinture et [Valadon] propose quelque chose de nouveau. Et je signe, et je suis une femme.
Source : Audio. Qui est Suzanne Valadon, la peintre anti male-gaze ? avec Camille Morineau, historienne de l’art, directrice de l’association Aware – Sans oser le demander, France Culture, 26 mai 2023, 58’

Juliette Roche (1884-1980), Autoportrait à Serrières, vers 1925
On ne sait pas si Suzanne Valadon a rencontré Juliette Roche. Cependant, toutes deux participent aux Salons des Indépendants au début des années 1920, toutes deux exposent à deux reprises, mais jamais ensemble, à la galerie Berthe Weill en 1920. Cette toile peut faire écho aux portraits sur commande que Suzanne Valadon réalise dans les années 1920, figurant des femmes habillées, loin des canons de représentation féminins habituels. Roche se représente ici en femme moderne au beau milieu de la campagne de son enfance, dos à la ville, sous les traits d’une garçonne. Adossée à la rambarde, elle adopte une posture lascive et décontractée, son regard fixant le spectateur.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

L’Acrobate ou La Roue, 1916
Valadon représente souvent les corps dans des positions complexes et utilise fréquemment des cadrages qui permettent des raccourcis et des distorsions visuelles. L’Acrobate tranche cependant par son dynamisme et une grande liberté dans la touche. Avec une grande économie de moyens, le mouvement du personnage est réduit à une ligne brisée presque abstraite. Cette œuvre rappelle, tant par son contenu que par sa technique, certaines compositions d’Edgar Degas ou de Henri de Toulouse-Lautrec qui fréquentaient les cirques. Elle fait aussi écho à la biographie de Valadon, qui fut une éphémère artiste de cirque avant de devenir modèle puis peintre.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
On a beaucoup dit que Suzanne Valadon avait pris le métier de modèle à la suite d’une chute de trapèze alors qu’elle était acrobate. Pourtant on ne trouve trace de son passage qu’au cirque Mollier, cirque d’amateur où elle ne fit certainement qu’une apparition fugitive. Ce qui est certain c’est que sa vie est difficile à cette époque où elle a à sa charge sa mère et son fils et où elle mène une vie de Bohème très Murger. Pourtant elle ne cesse de dessiner.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599
Apprendre par l’observation
Modèle dès l’âge de 14 ans pour subvenir à ses besoins, Valadon pose pour des peintres reconnus comme l’académique Gustave Wertheimer, les symbolistes Jean-Jacques Henner et Pierre Puvis de Chavannes, l’impressionniste Auguste Renoir, le sculpteur Paul-Albert Bartholomé mais aussi pour le jeune peintre Henri de Toulouse-Lautrec avec qui elle a une liaison enflammée. C’est ce dernier qui lui donne le prénom de Suzanne, en référence à la Suzanne biblique car elle pose nue pour des vieillards. Lors de ces séances de poses, Valadon observe, écoute et apprend les différentes techniques du dessin et de la peinture en regardant peindre les maîtres – A la demande De Bartholomé, elle montre ses dessins à Edgar Degas – Impressionné par son talent, il lui déclare « Vous êtes des nôtres ! » Valadon ne posera jamais pour Degas mais ce dernier lui ouvrira les portes de son atelier, lui apprendra la gravure en taille douce sur sa propre presse et lui achètera de nombreux dessins.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
Arrivée de Haute-Vienne à la capitale avec sa mère, Marie-Clémentine Valadon devient modèle à l’âge de 15 ans. Elle se fait d’abord appeler Maria (les modèles italiens sont alors très prisés) avant d’adopter Suzanne, le prénom que lui donne Toulouse-Lautrec en référence à l’épisode biblique de « Suzanne et les Vieillards » – métaphore du modèle face au regard déshabillant du peintre ?
Source : Suzanne Valadon : la peintre moderne n’est plus seulement une muse / Pauline Petit – France Culture, 14 avril 2023
Valadon fut, à sa naissance, prénommée Marie-Clémentine. Mais très jeune elle fut connue dans les ateliers de la Butte Montmartre sous le prénom de Suzanne, bien que Degas n’ait cessé de la nommer la « terrible Maria ». Elle devait avoir une dizaine d’années et déjà elle avait le goût du dessin quand sa mère la plaça comme apprentie chez une modiste. Elle n’y resta pas longtemps. Son visage ravissant et volontaire, son corps gracile intéressèrent rapidement les peintres qui l’invitèrent à venir poser dans leurs ateliers.
Elle fut le modèle d’Henner, d’Hynais, de Puvis de Chavannes surtout qui, à cette époque, préparait ses grandes décorations du Panthéon et de la Sorbonne. Elle a raconté à Tabarant que presque toutes les figures du BOIS SACRE lui devaient quelque chose : « Je suis cet éphèbe qu’on voit ici, cueillant une branche d’arbre, et il a mes bras et mes jambes. Puvis me demandait de lui donner une attitude, un mouvement, un geste. » Et elle, dont la vie fut si tumultueuse, ajoutait non sans nostalgie : « Que d’heures calmes j’ai passé dans le grand atelier de Neuilly ! »
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599
Cette expérience de modèle l’a sûrement aidée par la suite. Elle observe les gestes des peintres, récupère les chutes de papier pour les recouvrir de croquis, dessine les passants à la craie et au charbon de bois sur les trottoirs de la place Vintimille. Cependant, Suzanne se forme en autodidacte, sous l’œil désapprobateur de sa mère qui ne la laissera pas fréquenter d’académie. Très tôt, elle se positionne en artiste, réalisant plusieurs autoportraits comme se doit de le faire un grand peintre. Un jour où elle est en retard pour une séance de pose avec Renoir, ce dernier va la chercher chez elle, et la surprend en train de faire son autoportrait : « Vous aussi, et vous le cachiez ?« , lui lance-t-il, admiratif. Au critique d’art Gustave Coquiot, Suzanne Valadon confie en 1925 son plaisir à poser pour Renoir : « Je posais tantôt habillée, en plein soleil, dans l’herbe, tête nue ou coiffée de chapeaux très fleuris. Tantôt nue. Ce fut une période très colorée« . Mais aux portraits enjoués, aimables, gracieux du vieux Renoir, Suzanne Valadon oppose des représentations d’elle à l’air farouche, défiant et fatigué. Certainement moins flatteurs, mais pas moins accrocheurs.
Source : Suzanne Valadon : la peintre moderne n’est plus seulement une muse / Pauline Petit – France Culture, 14 avril 2023

Portrait de Suzanne Valadon, 1896, Théophile Alexandre Steinlein

La Grosse Marie, 1884, Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)
Installé en 1884 à Montmartre, Henri de Toulouse-Lautrec loue un atelier rue Tourlaque dans le même bâtiment que celui où habitent Valadon et sa mère. Connue jusqu’alors sous le pseudonyme de Maria, Valadon pose pour lui et ils entament une liaison aussi intense qu’orageuse. La légende raconte que c’est Lautrec qui lui aurait suggéré de changer de prénom : « Toi qui poses nue pour les vieillards, tu devrais t’appeler Suzanne », en référence au personnage de la bible. Il la soutient également lors de ses débuts en tant qu’artiste. Ici, une certaine ambiguïté entoure cette figure féminine affalée dans un fauteuil, entre fatigue et attitude de défi, le sourire en coin narquois mais le regard vide. Datée de 1884, cette toile est probablement plus tardive.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Femme tirant son bas, vers 1894, Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)

La Toilette : femme se peignant, 1907-1908, Pierre Auguste Renoir (1841-1919)
Elle pose aussi pour Renoir […]. Elle racontait à Tabarant : « Que de poses de têtes j’ai faites pour Renoir, soit à l’atelier de la rue Saint-Georges, soit à la rue d’Orchampt… Quant aux nus, Renoir en a peint un certain nombre d’après moi, non seulement dans le jardin de la rue de La Barre, mais à l’atelier du Boulevard de Clichy. » Les mauvaises langues prétendent que ces séances furent brutalement interrompues par Mme Renoir, jalouse peut-être non sans raison.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599

Dormeuse ou Étude. Variante dans un paysage, après 1893, Jean-Jacques Henner (1829-1905)

Femme nue, assise par terre, se peignant, 1886-1890, Edgar Degas (1834-1917)

La Toilette après le bain, sans date, Edgar Degas (1834-1917)
On ignore comment Suzanne Valadon fit la connaissance de Degas. Ce qui est certain c’est qu’elle ne fut ni son modèle, ni sa maîtresse. Mais elle fréquentait son atelier et allait parfois lui montrer ses dessins, pas assez souvent à son gré et, dans une lettre que le Dr Le Masle date de 1900, Degas lui écrit : « Ce sont vos dessins que je ne vois plus. De temps à autre, dans ma salle à manger, je regarde votre dessin au crayon rouge qui y est toujours pendu. Et je me dis toujours : « Cette diablesse de Maria avait le génie du dessin. » Pourquoi ne me montrez-vous plus rien ? » Quand on sait la sévérité de Degas pour ses confrères on ne peut manquer d’être frappé de l’admiration qu’il exprime et que nous partageons. Pourtant ces dessins ne s’apparentent guère aux siens que par les sujets qui représentent parfois des femmes au tub ou sortant du bain.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599

Cinq baigneuses, 1877-1878, Paul Cézanne (1839-1906)
A partir des années 1870 et jusqu’à la fin de sa vie, Paul Cézanne multiplie les compositions ayant pour sujet des baigneurs ou des baigneuses. Sa grande ambition est de parvenir à la pleine fusion de la figure humaine et du paysage. L’attention du peintre ne se porte pas sur la chair, comme chez Auguste Renoir, mais plutôt sur les corps qui structurent puissamment l’espace. Exposée lors de sa rétrospective au Salon d’Automne de 1907, l’une de ces baigneuses a pu inspirer Valadon dans la réalisation de son grand tableau Joie de vivre (1911). Elle a également probablement remarqué La Joie de vivre (1905-1906) de Henri Matisse, exposé au Salon des Indépendants de 1906. Ce tableau a appartenu à Pablo Picasso dont Valadon était proche.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Jeunes filles au bord de la mer, vers 1879, Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898)
Précurseur du symbolisme. Puvis de Chavannes a eu une grande importance chez toute une génération d’artistes modernes. Valadon a entre 14 et 15 ans lorsqu’elle le rencontre, probablement au marché aux modèles sur la place Pigalle à Paris où l’artiste a un atelier. Durant près de dix ans, Valadon sert de modèle pour les personnages féminins, mais aussi masculins, des grandes compositions de Puvis. Bénéficiant d’une reconnaissance officielle et co-fondateur de la nouvelle Société Nationale des Beaux-Arts (SNBA), Puvis ne soutient pas Valadon lorsque celle-ci souhaite se lancer dans une carrière artistique et exposer ses dessins au Salon de la SNBA. « Tu es un modèle, pas une artiste ! » lui aurait-il rétorqué.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Nu drapé étendu, 1923-1924, Henri Matisse (1869-1954)
Un dialogue étroit se noue entre Suzanne Valadon et Henri Matisse dans leurs correspondances stylistiques et leur intérêt partagé pour le nu. Entre 1921 et 1925, Matisse entreprend une série d’odalisques enchâssées dans des fonds décoratifs, dont cette toile se démarque par la grande simplification du décor. Au même moment, Valadon réalise plusieurs grands nus allongés dans des intérieurs, où se superposent de larges aplats de couleur contrastés et où la forte présence de tissus évoque le travail de Matisse. Cependant chez Valadon le sexe est parfois dissimulé par la position de l’entrejambe, il n’est jamais voilé d’un drapé.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Gilberte nue se coiffant, 1920
Dans ses dessins comme dans ses peintures, le motif du nu féminin se coiffant est récurrent chez Valadon. Loin d’une vision éthérée des figures allégoriques sur ce thème, comme dans Les Jeunes filles au bord de la mer (1879) de son maître Pierre Puvis de Chavannes, Valadon campe ici un personnage au corps non idéalisé, enroulant une lourde mèche de cheveux. Gilberte, petite-nièce de Valadon et qui a servi de modèle à plusieurs reprises, se tient nue dans un intérieur où quelques détails évoquent l’atelier. La sellette à l’arrière, le fauteuil canné où se déploie un drap blanc, deux tapis disposés, l’un au sol, l’autre suspendu, et l’arête d’un mur enserrent fermement le corps juvénile qui semble ignorer le regard du peintre.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
Portraits de famille
L’œuvre peint et dessiné de Suzanne Valadon est marqué dès ses débuts par l’exécution de portraits de ses proches. N’ayant pas les moyens d’avoir recours à des modèles tarifés, elle peint les membres de sa famille. Les portraits familiaux de Valadon n’ont rien de complaisant. Elle peint les personnes qu’elle côtoie tous les jours comme elle les perçoit. Pas une ride ne manque au visage de sa mère Madeleine. Son fils, en 1909, apparaît tourmenté, le visage émacié, l’air abattu et le regard vide. Lorsqu’elle peint la famille d’Utter, ses sœurs et sa mère semblent compassées et raides dans leurs fauteuils. Dans Portrait de famille (1912), elle trône au centre de la composition, entourée de sa mère, de son amant André Utter et de son fils Maurice Utrillo, s’affirmant comme la véritable cheffe de famille.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

La Mère de l’artiste, 1912
[Suzanne Valadon] possédait une faculté d’affabulation si curieuse qu’elle disait être née en 1867. […] naissance qui, en réalité, s’était produit deux ans plus tôt puisque les registres de la mairie de Bessines-sur-Gartempe, aux confins du Limousin et du Berry, nous apprennent qu’elle y est née de père inconnu le 23 septembre 1865. Il ne faisait pas bon d’être fille-mère au siècle dernier aussi, pour fuir la réprobation de ses compatriotes, Madeleine Valadon partit pour Paris avec son bébé et s’en vint à Montmartre où d’abord elle fit des ménages puis devint blanchisseuse. Maman Madeleine que Suzanne, on ne sait pourquoi, présentait comme sa mère adoptive joua dans sa vie un rôle important puisque, après l’avoir élevée, elle éleva son fils et qu’elle vécut auprès d’elle jusqu’à sa mort survenue en 1915.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599

Portraits de famille, 1912
Valadon met ici en scène la nouvelle cellule familiale après son divorce en 1900 d’avec son premier mari. Il s’agit d’ailleurs de l’unique représentation de l’artiste entourée de sa famille « au complet ». Représenté debout, le regard tourné vers la gauche, se tient André Utter, son futur époux, devenu le gestionnaire des affaires commerciales de Valadon et de son fils Utrillo. Ce dernier est représenté assis, le regard perdu, la main sous le menton, une pose qui reprend le schéma iconographique de la mélancolie. « Maman Madeleine », l’air impassible et marquée par les ans, complète le tableau à droite. Au centre Valadon, la seule à nous soutenir du regard, l’air déterminé et la main sur la poitrine dans un geste d’affirmation de soi, est la pierre angulaire de ce nouveau foyer. Le cadrage extrêmement resserré, le hiératisme des corps, les gestes codifiés des personnages s’inspirent des portraits allégoriques de la Renaissance.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Grand-mère et petit-fils, 1910
Dans ce portrait au réalisme méticuleux et sans idéalisation, dans la tradition des portraits flamands du 15ème siècle, la figure de Maurice Utrillo contraste avec celle de Madeleine, la mère de Suzanne Valadon. Les moyens économes avec lesquels l’artiste représente Madeleine et le chien, comme le regard d’Utrillo, seul à être dirigé vers le spectateur, suggèrent l’effacement progressif de la grand-mère au profit d’une jeunesse triomphante. L’artiste renonce ici à toute vraisemblance spatiale. La juxtaposition des deux bustes, d’échelles distinctes, sur un fond saturé de motifs floraux et sans perspective, évoque par ailleurs la manière des primitifs flamands.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025


Portrait d’Erik Satie, 1892-1893 – Suzanne Valadon, 1893, Erik Satie (1866-1925)
Au début des années 1890, Valadon fréquente le compositeur Erik Satie, qui habite comme elle rue Cortot, à Montmartre. Tandis qu’il la croque à plusieurs reprises sur du papier musique, elle réalise son portrait, une de ses toutes premières toiles, qui révèle son talent précoce de portraitiste. Après six mois de relation passionnée, le couple se sépare. Dévasté, Satie compose en réaction Vexations, une partition obsédante dont le motif doit être répété huit cent quarante fois et peut durer jusqu’à vingt-quatre heures selon le tempo adopté. Retrouvée à son domicile après sa mort, l’œuvre n’a jamais été jouée de son vivant.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
Une de ses plus anciennes peintures est un portrait d’Erik Satie, le grand musicien ami de Debussy et de Ravel. Le futur auteur de Parade, qui n’est encore que pianiste à l’auberge du Clou, habite tout près de Valadon, 6, rue Cortot. Il fait d’elle un curieux portrait, très « Demoiselle Élue » sur une partition musicale. Mais on peut craindre qu’elle se soit peu laissé toucher par les lettres émouvantes qu’il lui écrit : « J’ajoute, Biqui, chéri, que je ne me mettrai nullement en furie si tu ne peux venir à mes rendez-vous ; maintenant je suis devenu terriblement raisonnable. » Le bruit court qu’au pauvre Satie elle préfère Villemessant, le brillant directeur du Figaro et elle n’épargne pas Toulouse-Lautrec qui rompt leur liaison après une terrible scène ; Lautrec, pourtant, reste lucide puisqu’il exécute d’après elle le portrait sans indulgence d’une femme affalée sur une table auprès d’un verre et qu’il intitule Gueule de bois.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599
En 1887, Erik Satie, 21 ans, était pianiste au cabaret du Chat noir à Montmartre. Il avait été renvoyé du conservatoire. Il s’était lié à la joyeuse bande menée par Maurice Donnay. Il s’était créé un personnage portant haut-de-forme, barbe, lavallière, et tenait des propos surréalistes : « L’air de Paris es t si mauvais que je le fais toujours bouillir avant de respirer. » il avait noué une longue amitié avec des poètes comme mallarmé et Verlaine, avait fait la connaissance de Debussy. En 1888, il composa l’oeuvre pour piano qui le rendrait célèbre : Gymnopédies. Grâce au piano, il gagnait sa vie.
[…] Un soir de janvier 1893, se présentèrent au cabaret Suzanne Valadon et son amant, l’agent de change Paul Mousis. Suzanne Valadon, qui avait dû abandonner sa carrière de trapéziste à la suite d’une chute, était devenue modèle puis peintre elle-même. Erik Satie vint s’asseoir à leur table. Avant la fin de la soirée, il proposait le mariage à Suzanne ! Ainsi commença avec Mousis un étrange ménage à trois. Suzanne Valadon s’installa rue Cortot, près de chez Satie. Lui habitait au numéro 6.
Les sorties à trois se multipliaient. Satie espérait que Mousis finirait par se lasser. C’est en effet ce qui arriva. Suzanne s’installa alors chez Satie, s’occupant de sa cuisine et de son ménage. Elle peignit un célèbre portrait de lui. Lui-même « admirait tout son être, ses beaux yeux, ses mains douces et ses pieds minuscules. ». Il la surnommait « Biqui ». En avril 1893, il écrivit une chanson sur les parles « Bonjour Biqui ». C’est une des mélodies les plus courtes qui soient : quatre mesures seulement !
Mail les relations entre les deux artiste, elles aussi, tournèrent court. Le 20 juin, un après-midi où Suzanne rentrait d’une visite chez le peintre Degas, ils se disputèrent violemment. Elle voulait partir. Il fit barrage, la saisit par le bras. Elle se débattit, les insultes volèrent. Satie la gifla. Un voisin alerté par le tumulte, frappa à la porte. il délivra Suzanne, que Satie avait enfermée dans un placard. Et voilà Satie, à genoux, demandant pardon. Elle partit… Erik Satie ressentit « une froide solitude qui remplit la tête avec du vide et le cœur avec de la peine. »
C’est de cette époque que datent les Danses gothiques de Satie, dont l’une est intitulée « A l’occasion d’une grande peine », une autre « En faveur d’un malheureux », une autre encore « Où il est question du pardon des injures reçues », la neuvième « Après avoir obtenu la remise de ses fautes. »
Satie composa aussi, comme pour se punir, une œuvre intitulée Vexations. […] [une] longue pièce pour piano [au cours de laquelle] un thème d’un peu moins de deux minutes est répété… 840 fois !
[…] Après Suzanne Valadon, on ne connut plus d’autre relation à celui qu’Alphonse Allais surnommait « Esoterik Satie. »
Source : Suzanne attire Satie in Petites histoires féminines de la grande musique / André Peyrègne – Desclée de Brouwer, 2025, pp. 236-238.


1. Portrait de Maurice Utrillo, 1921
2. Utrillo devant son chevalet, 1919
« J’appartenais tout entière à mon fils Maurice Utrillo et à ma peinture, deux sacrées choses que j’adore, mais deux sacrés emmerdements aussi, vous pouvez me croire ! » déclare Valadon. Afin de le détourner de l’alcool et de canaliser ses accès de violence et de démence, Valadon initie Utrillo à la peinture. Ce qui n’était qu’un divertissement devient alors une vocation. Dans ce portrait, Valadon opte pour un cadrage extrêmement resserré, presque étouffant, et se focalise sur le visage d’Utrillo. L’air abattu et le regard vide sur lequel passe une ombre. Il se trouve dans une sorte d’impasse symbolique, coincé entre son chevalet et le cadre derrière lui. L’atmosphère lugubre est renforcée par une palette chromatique aux tonalités assourdies. En 1919, Utrillo a 36 ans et effectue un quatrième séjour prolongé dans une institution psychiatrique. Malgré une santé psychique précaire, cette période marque le début de son succès commercial, qui éclipse quelque peu celui de Valadon.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
On a dit que Puvis était le père de Maurice Utrillo. C’est peu probable mais, là encore, Suzanne n’a pas manqué de brouiller les pistes. Elle a dit d’abord que, parmi les nombreux hommes qui ont passé dans sa vie, elle ignorait lequel était le père de son fils. Puis elle a nommé Boissy, un chansonnier de ce Lapin Agile qu’elle fréquenta bien avant qu’il devint le quartier général de Picasso et de Max Jacob. Utrillo est né alors que sa mère avait dix-huit ans.
A cette époque elle connaissait une des notabilités de la colonie catalane de Paris, le peintre et poète Miguel Utrillo dont elle a fait plusieurs portraits qui figurent dans l’actuelle exposition. Miguel reconnut Maurice alors que l’enfant avait une dizaine d’années et que sa mère allait faire un riche mariage. On a vu dans ce geste celui, chevaleresque, d’un grand seigneur qui, avant de regagner Barcelone, donnait librement son nom au fils naturel d’une amie. La vérité semble différente et la ressemblance entre Maurice Utrillo et Miguel Utrillo est assez frappante pour qu’on puisse penser aux liens du sang.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599


1. Marie Coca et sa fille Gilberte, 1913
Assise sur un fauteuil, Marie Coca, la nièce de l’artiste, se tient aux côtés de sa fille Gilberte, installée à ses pieds sur un coussin, une poupée posée sur ses genoux. La fillette fixe le spectateur, tandis que sa mère détourne le regard au loin. La construction singulière du tableau en quinconce, où le sol bascule vers le regard du spectateur et où les personnages sont projetés vers l’avant, renforce la différence de taille entre les modèles et souligne le passage de l’enfance à l’âge adulte. Valadon recourt par ailleurs au traditionnel jeu du « tableau dans le tableau », citant une estampe d’Une Répétition d’un ballet à l’Opéra (1874) d’Edgar Degas, en haut à gauche de la composition.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
2. La Poupée délaissée, 1921
On retrouve ici, huit ans plus tard, les mêmes personnages peints dans Marie Coca et sa fille Gilberte (1913). La mère sèche sa fille devenue adolescente tandis que celle-ci se tourne vers le miroir qu’elle tient à la main. La poupée, qui était fièrement installée sur les genoux de la petite fille dans le tableau précédent, est ici jetée sur le sol. Atteignant la puberté, la jeune fille se désintéresse de sa poupée préférant contempler son image. Bien que l’œil soit attiré par les seins de la jeune fille, d’autres éléments, tels que le nœud de ses cheveux et celui des cheveux de la poupée, créent une atmosphère qui évoque davantage la perte de la jeunesse que la sexualisation du corps féminin.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

La Famille Utter, 1921
Neuf ans après Portraits, Valadon renoue avec le portrait de groupe en figurant une partie de sa belle-famille dans l’étroite salle à manger de la rue Cortot. De gauche à droite, on reconnaît les deux sœurs d’Utter, Germaine et Gabrielle, ainsi que leur mère. Une certaine austérité classique se dégage de ce tableau. À gauche, seule Germaine, le corps penché, la tête posée sur sa main droite, les jambes croisées, et entourée de fleurs, tranche avec ses deux voisines, représentées raides dans leurs fauteuils. Le critique d’art Robert Rey les a comparées aux Trois Dames de Gand (vers 1800), un tableau attribué à Jacques-Louis David, conservé au musée du Louvre.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Germaine Utter devant sa fenêtre, 1926

André Utter et ses chiens, 1932
L’entrée d’Utter dans la vie de Valadon marque une date capitale. Devenue Mme Paul Mousis elle vivait à l’abri du besoin et travaillait assez nonchalamment, sans autres soucis que ceux que lui donnait son fils, dont les habitudes d’intempérance étaient devenues pathologiques. Après l’avoir gardé quelque temps auprès d’elle à Montmagny elle l’autorise à revenir sur la Butte. Car il est aussi incapable de faire des études que de pratiquer un métier. Pour l’occuper, elle lui a mis dans les mains un pinceau et des couleurs sur le conseil de Dr Ettinger qui, nous dit M. Georgel, suggère à Valadon d’enseigner la peinture au jeune alcoolique comme un dérivatif à sa surexitation nerveuse. Par désœuvrement plus que par goût Utrillo exécute, dans la région de Montmagny et de Pierrefitte, cette première série de paysages qui sont aujourd’hui l’orgueil des plus grands musées. A Montmartre il rencontre un peintre de son âge, André Utter. Il le présente à sa mère et ce qui devait arriver arrive : Suzanne Valadon abandonne le domicile conjugal pour venir habiter avec Utter et M . Mousis demande le divorce.
Plus question pour elle de pratiquer la peinture en amateur. Utter qui ne manque pas de talent l’aiguillonne et, comme Utrillo échange ses toiles contre des bouteilles de vin, c’est elle qui doit faire vivre la tribu. Utter régularisera la situation en 1914, à la veille de partir pour le front, en épousant Valadon.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599

Chien couché, étude II, sans date [vers 1920]

Suzanne Valadon entourée de deux chiens [L’Arbi et La Misse] devant son tableau Marie Coca et sa fille Gilberte, 1913, vers 1930, Anonyme
« J’ai dessiné follement pour que quand je n’aurais plus d’yeux j’en aie au bout des doigts. » C’est avec la pratique du dessin que la carrière artistique de Valadon a débuté, notamment en 1894 lorsqu’elle présente pour la première fois ses œuvres au public lors du Salon de la Société nationale des Beau-Arts. Sous la plume des critiques qui remarquent très vite ses dessins, les mots « âpreté » et dureté » sont les termes les plus récurrents pour les décrire. Edgar Degas, qui la soutient dans cette voie, loue ses « dessins méchants et souples ». Le trait bien appuyé, qui cerne les corps et les objets, est la « signature » de Valadon et influence très fortement sa peinture.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
Elle a interrompu ses premiers essais de peinture, mais le pastel et surtout le crayon noir l’attirent irrésistiblement. Sans doute souhaiterait-elle trouver quelques acheteurs et un curieux document figure dans une des vitrines. C’est une lettre écrite par le sculpteur Bartholomé qu’elle a certainement connu par Degas. Il écrit à Helleu, alors président du Salon de la Nationale : « Il y a quatre ou cinq jours se présentait chez moi envoyée par un ami une pauvre femme porteur d’un énorme paquet de dessins. Elle désirait exposer au Champs-de-Mars et cherchait un appui. Je ne vous la recommande pas, je vous demande seulement de regarder quand ils passeront au jury les dessins signés Valadon. Vous y verrez de graves défauts mais aussi des qualités si curieuses que, sans doute, vous aurez le désir de les faire recevoir. » Ces défauts que discernait le sculpteur académique nous apparaissent aujourd’hui comme des témoignages de la forte personnalité de l’artiste. Bien qu’ils s’opposent en tout à l’art élégant et facile de Paul Helleu, celui-ci dut intervenir puisque Valadon exposa à La Nationale de 1894 cinq dessins tous posés par son fils. C’est également cette année-là que Degas l’initie à la technique du vernis mou et qu’elle exécute une première série de gravures qu’on peut voir Avenue du Président Wilson.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599
Alors que le dessin est comme une écriture que Valadon possède, avec son goût du cerne marqué, la peinture est plus difficile à faire sienne : il faut faire vivre la matière, l’animer et se l’approprier.
D’abord malaisée face à ces « ingrédients salissants et nauséabonds », Valadon s’y met, peut-être inspirée par la façon dont Toulouse-Lautrec, grand coloriste, abordait sa toile avec des tons délayés de térébenthine, avant d’attaquer à coups de matière picturale. A ses débuts, elle n’utilise que quelques couleurs : deux jaunes de chrome, un vermillon, une laque de garance foncée et du blanc de zinc… La palette devait être simple, pour ne pas y penser. Devenue plus habile, la peintre élargit sa gamme à partir de 1909 : ocre jaune, terre de Sienne naturelle, laque fine carminée, rouge de Venise ou brun rouge, bleu de cobalt, outremer foncé, vert anglais foncé, vert émeraude… Pas de blanc ni de noir pur ! A son ami Robert Le Masle qui lui demandait d’expliquer le titre de son tableau Ni blanc ni noir (1909), elle répondait que, selon les préceptes de Renoir, le blanc ou le noir purs n’existent pas en peinture. Ses cernes sont faits d’huile de lin non décolorée, ou des mélanges de bleu et de terre…
De quoi mêler à son art assuré du dessin sa touche vivante : l’animation des corps par la couleur. « Le trait noir qui cerne les nus en précise les contours mais laisse intacte la sensibilité émue de la chair, chair quelquefois molle, quelquefois lasse, décrit l’historien de l’art André Warnod. L’impitoyable trait, précis et ferme, souligne parfois les tares, les plis du ventre, les seins qui s’affaissent – un beau dessin n’est pas toujours un dessin joli – mais toujours chair vivante et belle justement par la vie qui l’anime, fraîche parce qu’on sent le sang circuler à fleur de peau. » Ce que Diderot, dans ses essais sur la peinture, appelait l’art de l’incarnat : par simples couches de peinture, savoir faire transpirer la chair et faire ressentir la palpitation du sang qui l’anime.
Source : Suzanne Valadon : la peintre moderne n’est plus seulement une muse / Pauline Petit – France Culture, 14 avril 2023


1. Maurice Utrillo sur un canapé, 1895
2. La Mère de Suzanne Valadon et son fils Maurice Utrillo, vers 1890

Utrillo nu et sa grand-mère assis, 1892

Utrillo essuyé par sa grand-mère, 1892

Mère et enfant, vers 1883 (détail)

Utrillo enfant, 1886
Le plus souvent, ses modèles ce sont ses proches, sa mère, son fils surtout. On voit le développement de Maurice Utrillo depuis la sanguine qui le représente de profil à deux ans, puis à sept. C’est l’âge aussi où elle exécute un émouvant dessin au crayon noir sur lequel elle inscrit : « Les mains de mon fils. » Puis le voici nu, debout, se lavant, à onze ans, à douze ans, à treize ans, seul ou avec sa faible grand-mère qui, trop souvent, a la charge de le garder et qui le laisse vagabonder dans les rues de Montmartre et prendre ce goût du vin rouge dont les cures de désintoxication successives ne parviendront pas à le guérir.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599



1. Utrillo nu assis sur un divan, 1895
2. Maurice Utrillo enfant nu, debout, jouant du pied avec une cuvette, 1894
3. Utrillo enfant nu, vers 1895
Suzanne Valadon va faire des dessins et des gravures de petits garçons, plutôt de jeunes garçons et d’adolescents, comme par exemple son fils Maurice Utrillo qu’elle va représenter souvent. Elle va représenter globalement des adolescents et des adolescentes, un âge un peu difficile, avec beaucoup de réalisme, ce moment un peu gauche où le corps n’est pas forcément très beau, pas très mûr, pas très accompli. Souvent dans des poses […] sans grâce particulière. […] Il n’y a aucune joliesse […], ni de regard désirant.
Source : Audio. Qui est Suzanne Valadon, la peintre anti male-gaze ? avec Camille Morineau, historienne de l’art, directrice de l’association Aware – Sans oser le demander, France Culture, 26 mai 2023, 58’



1. Utrillo pensif, 1911
2. Utrillo de face, 1925
3. Utrillo de trois quarts, 1925

Portrait de jeune fille, 1920




1. 2. Catherine nue se coiffant, 1895
3. Catherine et jeune garçon nu, 1910
4. Catherine au tub, 1895


1. Grand-mère et enfant, 1908
2. Grand-mère et Louise nue assise à terre, 1910



1. Utter nu, vers 1909
2. Utter de profil, 1911
3. Utter de trois quarts, vers 1911-1912



1 .Paul Mousis lisant, vers 1892
2. Paul Mousis et son chien, 1891
3. Portrait de Miguel Utrillo de profil, 1891
Environnements
Suzanne Valadon vivait à Montmartre qui était un grand lieu de rassemblements d’artistes à la fois de la fin du 19ème comme Puvis de Chavanne qui venait à Montmartre, Degas et. mais aussi des jeunes peintres comme Toulouse-Lautrec, Forain qui se retrouvent dans les cafés. Paradoxalement, le fait que Suzanne Valadon n’était pas une bourgeoise, elle pouvait aller dans les cafés et c’est là où elle a rencontré tous ces artistes qui ont beaucoup soutenu son œuvre. Elle était dans ce milieu où il y avait une effervescence artistique extrêmement importante et que cette effervescence, elle l’a vécue de très prêt au contact de ces artistes et ça a certainement dynamisé son œuvre, lui a donné des facilités. Suzanne Valadon a eu deux histoires absolument passionnées. La première avec Eric Satie qu’elle a rencontré dans les cafés de Montmartre. Eric Satie tombe éperdument amoureux de Suzanne Valadon. Ça va être une relation très courte qui va durer six mois, mais très enflammée avec des séparations et des revirements. A la fin de cette relation, Suzanne Valadon va quitter Eric Satie et Satie ne s’en remettra jamais et il va composer à la suite de cette séparation une œuvre qui s’appelle Vexations, un petit morceau qui dure deux, trois minutes et qui est à reproduire 840 fois, le nombre de vexations qui, selon lui, il a eu de la part de Suzanne Valadon. Elle a eu une autre relation aussi enflammée avec Toulouse-Lautrec qui a duré aussi relativement peu de temps. Toulouse-Lautrec, elle voulait l’épouser et Toulouse-Lautrec ne voulait pas. Il va finir par partir et elle lui en voudra longtemps. Il faut aussi se rendre compte que Montmartre dans les années 10, ce n’était pas le Montmartre d’aujourd’hui. Il y avait beaucoup d’espaces verts, la nature était présente. Elle retrouve la nature quand elle a sa maison à Saint Bernard et dans ses voyages. Donc la nature – il y a ses paysages – est très présente dans sa vie, dans sa tête, et l’inspire. Et la nature ne ment pas. Elle va retrouver dans la nature cette vérité qu’elle cherche et c’est la nature aussi des personnes qu’elle peint qu’elle va retrouver et qu’elle va vouloir retranscrire dans sa peinture. C’est le côté naturel des personnes qu’elle veut montrer, qu’elle veut dépeindre.
Source : Audio. Suzanne Valadon. 4 – Environnements, Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 4’04


1. Le Sacré-cœur vue du jardin de la rue Cortot, 1916
2. Le Jardin de la rue Cortot, 1928
Valadon réalise plusieurs vues du jardin du 12, rue Cortot et des bâtiments qui l’entourent. Dans un cadrage resserré, à l’image de l’urbanisme hétéroclite de Montmartre, on reconnaît la Maison du Bel Air vue depuis l’atelier de Valadon. Réputée comme étant la plus vieille maison de la Butte, elle semble se faire progressivement envahir par la végétation. la touche maçonnée du bâtiment contraste avec celle, plus vibrante, employée pour figurer l’enchevêtrement des branches d’arbres. Lorsqu’elle réalise cette toile, Valadon et Utrillo habitent dans une villa au 11 avenue Junot achetée par la galerie Bernheim-Jeune en 1925, tandis qu’Utter préfère rester rue Cortot. A cette adresse, se situe aujourd’hui le musée de Montmartre dans lequel l’atelier Valadon a été reconstitué.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025


Elle va avoir trente ans et elle songe à se ranger. Un mandataire aux Halles, Paul Mousis, lui en fournit l’occasion. Il l’épouse en 1896 et leur vie se partage désormais entre la villa de Montmagny et le 12 rue Cortot où Valadon vivra jusqu’à ce que, à la fin de sa vie, elle fasse construire un petit hôtel dans l’Avenue Junot récemment ouverte à la place du vieux « maquis ». Cette maison de la rue Cortot, dont le premier propriétaire fut un comédien de la troupe de Molière, abrita successivement Renoir, Dufy, Galanis et bien d’autres artistes avant de devenir le Musée du Vieux Montmartre. Ayant une vie stable Valadon se remet à la peinture qu’elle avait dû abandonner faute de moyens.
Source : Suzanne Valadon au Musée National d’Art Moderne / Georges Charansol – Revue des deux mondes, 15 avril 1967, p. 593-599



1. Le Château de Saint-Bernard (Ain), 1931
2. L’Église de Saint-Bernard, 1929
3. La Cour du Château de Saint-Bernard, 1930, huile sur toile
En 1923, Valadon et Utter font l’acquisition d’un château à moitié en ruine à Saint-Bernard, dans l’Ain. Le trio Valadon-Utter-Utrillo séjourne à plusieurs reprises dans leur « domaine féodal », parfois de façon éparpillée, au gré des disputes et des besoins d’isolement de chacun. Dans cette toile, Valadon ne présente pas de vue globale et frontale du château et opte pour un cadrage permettant davantage de jeux perspectifs où l’architecture fusionne avec la végétation, comme pour Le Jardin de la rue Cortot de 1928. La palette, la touche et la simplification des formes évoquent les paysages provençaux de Cézanne.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
« Je peins les gens pour apprendre à les connaître. »
Forte d’une reconnaissance accrue des marchands et de la critique, Valadon entame dans les années 1920 une série de portraits bourgeois de personnes de son entourage. Productions de commande, ce sont des portraits de femmes de la « haute société » : Nora Kars avec qui elle noue une solide amitié jusqu’à la fin de sa vie ou Germaine Eisenmann, son élève qui la vénère. Ou encore, celui de Mme Lévy, femme d’affaires, qu’elle considère comme « le mieux peint de tous ses tableaux ». Les portraits d’hommes, s’ils sont plus rares, ne sont pas totalement absents et représentent des personnages qui ont compté dans sa vie : le docteur Robert Le Masle qui sera auprès d’elle jusqu’à ses derniers jours, le collectionneur Charles Wakefield-Mori, Louis Moysès, fondateur du cabaret Le Bœuf sur le toit, ou encore son marchand et ami Paul Pétridès. Ces portraits où elle affirme sa place d’artistes, suggèrent avant tout la position sociales de leurs sujets.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025


1. Jeune fille faisant du crochet, vers 1892
Réalisé en 1892, Jeune fille faisant du crochet est le plus ancien tableau à l’huile de Valadon qui nous soit parvenu. Le thème de la couture lui est familier. Sa mère a exercé le métier de couturière en arrivant à Paris. Elle-même a appris très jeune le métier, sur les conseils de sa mère, et l’a pratiqué dans une maison de haute couture. En 1883, sur l’acte de naissance de son fils Maurice, elle déclare exercer les fonctions de couturière La composition à contre-jour, les couleurs assourdies, les traits proches de la technique du pastel, sont caractéristiques de ses premiers tableaux. Valadon reprendra en 1914 ce thème dans un tableau plus abouti (La Couturière).
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
2. Portrait de la mère de Bernard Lemaire, 1894
Ce portrait fait partie de la série des premiers portraits peints de Valadon des années 1890, qui se distinguent par une touche fluide et irisée et des tonalités vertes, comme dans Jeune fille faisant du crochet et le Portrait d’Erik Satie. Il représente le profil de la mère de l’artiste montmartrois Louis Bernard-Lemaire. Voisin et proche de Valadon, ce dernier expose quelques années plus tard avec Picasso à la galerie Berthe Weill.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait de petite fille, 1892

Bernard Lemaire, 1892-1893

Femme à la contrebasse, 1908

Portrait de Mauricia Coquiot, 1915
Surnommée la « femme bilboquet », Anaïs Marie Bétant dite Mauricia de Thiers est une ancienne vedette de cirque et de music-hall, connue notamment pour ses acrobaties spectaculaires en voiture ou à cheval. Grande personnalité mondaine, elle noue des liens d’amitié avec de nombreux artistes. En 1916, elle devient l’épouse et l’associée du collectionneur et critique d’art Gustave Coquiot. Valadon compte parmi les témoins du mariage. la personnalité fantasque du modèle transparaît dans ce portrait, où elle pose, légèrement de profil, avec un aplomb plein d’ironie, telle une diva s’apprêtant à entrer en scène. Le portrait est le prétexte à une véritable profusion décorative : les motifs de la robe sont mis sur le même plan que l’énorme gerbe de fleurs à gauche et le rideau coloré à droite.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait mis en scène de Mauricia Coquiot et Suzanne Valadon, Anonyme, 1926

La Dame au petit chien, 1917
Peinte en 1917, La Dame au petit chien, traduit le portrait d’une personne androgyne, seule et sensuelle, que la contre-plongée rend imposante, presque sculpturale. Sa nudité est à la fois cachée et suggérée par une grande étoffe richement colorée dont Suzanne Valadon affectionne particulièrement la présence dans ses compositions. Le modèle pourrait être son époux André Utter. Ce tableau, rarement montré, révèle une certaine étrangeté dans sa facture et dans le choix du sujet.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Les Dames Rivière, 1924

Madame Robert Rey et sa fille Sylvie, vers 1920
Au début des années 1920, remarquée par l’historien et critique d’art Robert Rey, Valadon connait une certaine notoriété. Le critique rédige dès 1922 la première monographie sur Valadon. Devenue proche de la famille Rey, l’artiste peint, probablement sur commande, le portrait de sa femme et de sa fille Sylvie. Assises, engoncées dans un grand fauteuil rouge, la mère et la fille semblent figées dans leurs poses. Seule la petite fille, retenue par les bras de sa mère, regarde fixement le spectateur.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait de Richmond Chaudois, vers 1931
Élève de Henri de Poincaré et « véritable champion de physique quantique » (sic), le chimiste Richmond Chaudois est un voisin montmartrois de Valadon et grand ami d’Utrillo. Habitué du cabaret Le Lapin agile où il joue parfois du piano, il revient de la Grande guerre « défiguré par une blessure qui lui retroussait la lèvre d’un singulier sourire. » Avec le critique d’art et collectionneur Gustave Coquiot, il organise en 1924 un banquet pour fêter la signature du contrat de Valadon avec la galerie Bernheim-Jeune.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait de Germaine Eisenmann, 1924
Élève de Suzanne Valadon et grande admiratrice de son œuvre, Germaine Eisenmann peint des paysages et des natures mortes dans un style proche de celui de sa « mère spirituelle ». En mai 1937, elle participe à l’exposition « Valadon et ses élèves », à la galerie Lucie Krogh aux côtés d’Odette Desmarais et de Pierre Noyelle. La composition, d’une sobriété exceptionnelle, souligne l’élégance du modèle. L’arabesque du fauteuil et en parfaite harmonie avec celle du bras et la grand plage unie de la robe.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025


Portrait de Madame Pétridès, 1937 – Portrait de Paul Pétridès, 1934
Peintre et courtière en tableaux, Odette Bosc rencontre en 1925 le tailleur Paul Pétridès. Elle l’initie au monde de l’art avant de l’épouser en 1929. La même année, le couple Pétridès devient le principal soutien de Valadon, dont le contrat avec la galerie Bernheim-Jeune n’est pas renouvelé. En témoignage de sa reconnaissance, Valadon réalise ces deux portraits, où elle se concentre sur les visages, sans s’attarder sur l’environnement et le mobilier comme dans ses portraits précédents. La défense de l’œuvre de Valadon par le couple se poursuit bien au-delà de la mort de l’artiste. En 1971, Paul Pétridès publie L’œuvre complet de Suzanne Valadon.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait d’une femme, 1934

Portrait de Madame Maurice Utrillo (Lucie Valore), 1937
Lucie Valore, alors mariée à un riche banquier mécène et collectionneur, rencontre Suzanne Valadon et Maurice Utrillo au début des années 1920. Elle leur achète des œuvres et les reçoit dans son salon littéraire. A la mort de son mari, en 1933, elle se rapproche d’Utrillo qu’elle épouse en 1935. Le couple s’installe au Vésinet et Lucie Valone prend en main la gestion de l’œuvre d’Utrillo puis, à son décès, celle de Valadon. En 1963, elle fonde l’Association Maurice-Utrillo. Valadon, qui lui reproche son ingérence dans les affaires d’Utrillo, la dépeint ici les traits durs et la silhouette imposante, dans une expressivité proche du style de Toulouse-Lautrec et des caricaturistes de Montmartre.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait de Charles Wakefield-Mori, 1922
Charles Wakefield-Mori, marchand mais aussi collectionneur d’art ancien et d’art moderne, est représenté ici dans un riche intérieur bourgeois. Sa pose, ses vêtements, l’assurance de son regard témoignent de sa réussite. Sa collection personnelle comprend trois oeuvres de Valadon, son portrait (1922), celui de Mauricia Coquiot (1915) et Vénus noire (1919). Conservateur du Palais princier de Monaco puis fondateur du Musée National des Beaux-Arts de Monaco en 1935, il lègue sa collection à l’Etat français en 1939.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait de Miss Lily Walton, 1922
Les années 1920 sont celles de la reconnaissance et des premiers vrais succès commerciaux pour Valadon. Cette relative aisance financière lui permet ainsi d’embaucher une gouvernante anglaise du nom de Lily Walton. Elle est assise dans un intérieur bourgeoisement décoré, dans la même mise en scène que celle des portraits de Nora Kars et Germaine Eisenmann. Bien que salariée par Valadon, Walton est représentée dans la même mise en scène et au même titre que les proches et mécènes de l’artiste. On note la présence de deux autres personnages : le chat Raminou, dont le pelage roux fait écho à la chevelure de Walton, mais aussi une poupée, comme dans Marie Coca et sa fille Gilberte (1913) ou encore La Poupée délaissée (1921).
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait de Madame Lévy, 1922
Cette œuvre, que Valadon considérait comme « le mieux peint de tous ses tableaux », s’inscrit dans la série des portraits des proches, mécènes et collectionneurs que l’artiste réalise dans les années 1920. Ces portraits de personnalités de la bonne société, réalisés dans le cadre de commandes, sont autant de prétextes à créer de multiples effets de contrastes de textures et de couleurs. La profusion de drapés peut évoquer le faste des intérieurs bourgeois. Madame Lévy, dont la robe noire tranche avec le tapis bigarré déployé derrière elle, est une femme d’affaires, proche du critique d’art et collectionneur Gustave Coquiot.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

La Couturière, 1914

Portrait de Louis Moysés, fondateur du Bœuf sur le toit, 1924
Bien que ses œuvres semblent imperméables aux différents mouvements modernistes du 20ème siècle (fauvisme, cubisme, fauvisme surréalisme…), Valadon est bien intégrée aux différents réseaux et lieux de sociabilité fréquentés par l’avant-garde artistique comme le montre ce portrait. Louis Moysés est le fondateur en 1922 du cabaret Le Bœuf sur le toit, situé dans le 8ème arrondissement de paris. Nommée d’après le ballet composé par Darius Milhaud et dont l’argument est écrit par jean Cocteau, cette salle de spectacle compte parmi ses habitués Pablo Picasso, Francis Picabia, André Breton mais aussi Suzanne Valadon.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait de Geneviève Camax-Zoegger, 1936
La peintre Marie-Anne Camax-Zoegger contacte Suzanne Valadon en 1932 pour lui demander de participer au Salon des Femmes artistes modernes (F.A.M.) dont elle est la présidente. Valadon, réticente à être exposée uniquement avec des artistes femmes, finit par céder devant la personnalité et la renommée de sa consœur. Elle se lie d’amitié avec Camax-Zoegger et participera au Salon des F.A.M. chaque année jusqu’à son décès. Début 1936, elle demande à sa fille, Geneviève Camax-Zoegger, de poser pour elle. Elle la représente en buste, assise sur un fauteuil. Le décor dépouillé met en relief le visage de Geneviève inondé de lumière.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Les Deux Sœurs, 1928

Femme aux bas blancs, 1924

Le Docteur Robert Le Masle, vers 1930
Proche des compositeurs comme Erik Satie et Maurice Ravel, des artistes comme Marie Laurencin ou André Dunoyer de Segonzac, Robert Le Masle (1901-1970) vouait une dévotion toute particulière à Valadon. Ils se rencontrent par l’intermédiaire de Pierre Noyelle, élève de Valadon. Nait alors une amitié fidèle avec la famille (Valadon, Utter et Utrillo), qui perdurera jusqu’au décès de l’artiste. Ce portrait représente le docteur posant dans un large fauteuil recouvert d’un tissu multicolore. Derrière lui, un nombre important de peintures, posées au sol contre le mur, témoigne de sa passion pour l’art et de son activité de collectionneur. A son décès, il lègue la majeure partie de sa collection à l’État français.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Portrait de Nora Kars, 1922
Nora Kars est l’épouse du peintre tchèque Georges Kars dont Valadon est très proche. L’artiste peint ici avec affection le portrait peu flatteur d’une femme aux lèvres pincées et au menton disparaissant dans son cou. Mais c’est aussi l’image d’une femme simple, digne, solide, dévouée, qui fut à de nombreuses reprises d’un grand soutien dans les épreuves que l’artiste traverse avec son fils. Valadon qui admire l’œuvre de Georges Kars, entretient des relations amicales avec le couple jusqu’à sa mort en 1938. Ce portrait, dédicacé « Amicalement à Mme Kars », a toujours été conservé par Nora Kars avant d’être légué au Musée national d’art moderne en 1966.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Femme dans un fauteuil (Portrait de Madame G.), 1919

Marie Laurencin (1883-1956), Portrait de la baronne Gourgaud à la mantille noire, 1923
Bien qu’une génération les sépare, Valadon et Marie Laurencin fréquentent les mêmes salons et sont toutes deux très proches du Docteur Le Masle. Laurencin réalise sur commande la même année, deux portraits d’une riche mécène américaine, épouse du baron Napoléon Gourgaud. En 1923, elle confie à son marchand René Gimpel : » J’ai presque terminé le portrait de la baronne G. Ce me fut difficile, ce n’est pas mon genre, c’est une Américaine, elle est tout en dents et son corps est sec. Mais quand on la connaît, on voit qu’elle est bonne ; elle est si robuste qu’elle a besoin de beaucoup de joies, beaucoup de monde autour d’elle et, c’est curieux, elle a une petite âme religieuse. »
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Émilie Charmy (1878-1974), Autoportrait, vers 1923
Repérée par Berthe Weill (1865-1961) au Salon d’Automne de 1905, l’artiste bénéficie de plusieurs expositions dans sa galerie. C’est probablement là qu’elle rencontre Valadon avec qui elle expose chez la galeriste en 1921. Les deux artistes se lient d’amitié. En 1926, Valadon lui dédicace Bouquet de fleurs dans un verre, « A E. Charmy pour son beau talent ». Toutes deux participent aux Salons des Femmes Artistes Modernes dont Émilie Charmy est la secrétaire. L’autoportrait est le thème de prédilection de Charmy qui ne supportait pas la présence d’un modèle. Sa palette franche et sa liberté de composition est qualifiée par le critique André Warnod de « masculine, vigoureuse, brutale même parfois. »
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025


1. L’Aide amicale aux artistes, Bal au Moulin de la Galette, projet d’affiche, 1927
2. L’Aide amicale aux artistes, Bal de l’AAAA, Gymnase municipal, 1927
En 1927, l’Aide Amicale Aux Artistes, une association philanthropique qui vient en aide aux artistes en difficulté fondée en 1921, fait appel à Valadon pour réaliser l’affiche pour un bal caritatif. Valadon mélange ici le langage allégorique avec des allusions autobiographiques. La femme nue à la palette, personnification de la peinture, est un autoportrait de dos de Valadon. Les fleurs qui jaillissent de son pinceau rappellent la série de natures mortes aux vases qu’elle entreprend à la même période tandis que la sellette sur laquelle elle se tient semble faire référence à son passé de modèle.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Nu à la palette, 1927

Chien endormi sur un coussin, vers 1923
Valadon vivait entourée de chiens – l’Arbi et la Misse – qu’elle représente sur plusieurs tableaux. Dans cette composition, les rondeurs du petit chien couché sur une chaise et enroulé sur lui-même contrastent avec la verticalité des bandes blanches et vertes du tissu de la chaise. Il semblerait que ce chien soit celui figuré dans une position identique dans son tableau La Dame au petit chien (1917).
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
« La vraie théorie, c’est la nature qui l’impose. »
«La nature a une emprise totale sur moi, les arbres, le ciel, l’eau et les êtres, me charment » écrit Valadon. Pourtant, elle ne peint des natures mortes et des paysages que tardivement dans son œuvre. Les premières peintures, marquées encore par Paul Cézanne, apparaissent pendant les années de la Grande Guerre. Par la suite, Valadon affirme un style coloré, construit et à la ligne nerveuse. Les couleurs sourdes et saturées des paysages, les lignes ondoyantes des arbres l’associent à l’esthétique de Paul Gauguin ou d’Émile Bernard, ancien locataire de son atelier rue Cortot. Peintes dans le décor de son atelier, les natures mortes laissent entrevoir son univers. Certains motifs sont récurrents comme ce tissu brodé appelé « Suzani » présents dans la Nature morte, 1920 et La Boîte à violon, 1923. Parfois, on aperçoit en arrière-plan un de ses tableaux entreposé dans l’atelier. Dans les années 1930, lors de séjours au château de Saint-Bernard, Valadon réalise plusieurs natures mortes comportant lièvres, faisans, canards, perdrix, rapportés de la chasse par André Utter. Les tableaux de fleurs deviennent à la fin de sa vie les cadeaux réguliers que Valadon offre à ses proches.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Nature morte au poisson, 1926

Nature morte, 1920
Sur une table recouverte d’un grand tissu à motifs, un plat d’étain chargé de fruits, un bouquet dans un vase dont on n’aperçoit pas le sommet, un pot de fleurs et une cruche sont posés côte à côte, apparemment sans organisation. Le tissu drapé et la vue plongeante rendent volontairement instable la composition. Ce tissu brodé, appelé « suzani », a sûrement été rapporté d’Ouzbékistan par son premier mari Paul Mousis, négociant en étoffes. Suzanne Valadon le représente dans plusieurs de ses toiles [Femme nue à la draperie de 1919, Les Baigneuses, La Boîte à violon de 1923 et Les Dames Rivière de 1924).
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Mela Muter (1876-1907), Les Poissons, vers 1920
Les routes de Suzanne Valadon et de la peintre franco polonaise Mela Muter, de onze ans sa cadette, se sont croisées à de nombreuses reprises. Avec Erik Satie, un temps amant de Valadon et ami de Muter, chez le marchand Ambroise Vollard qui publie des gravures de Valadon et expose Muter, aux Salons d’Automne et des Indépendants où toutes deux exposent aux mêmes moments, à la Société des Femmes Artistes Modernes où elles sont présentes depuis sa création en 1931 par Marie Anne Camax Zoegger et enfin chez le galeriste Bernheim-jeune où elles participent toutes deux à une exposition collective en 1935. D’abord influencée par le symbolisme, la peinture de Muter évolue rapidement vers une facture à la touche expressionniste et aux couleurs éclatantes.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Nature morte au lièvre, faisan et pomme, 1930

Le Canard, 1930

Nature morte au lapin et à la perdrix, 1930
Dans les années 1930, Valadon réalise plusieurs natures mortes comportant lièvres, faisans canards, perdrix, lapins. Elles sont réalisées lors de séjours à Saint-Bernard avec le gibier qu’Utter rapportait de la chasse. Nature morte au lapin et à la perdrix est la moins sombre d’entre elles. Ici, Valadon anime la composition en représentant, aux côtés du lapin et de la perdrix posés sur la table, une coupe de raisins, une corbeille à fruits et un somptueux bouquet de fleurs très coloré.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025


1. Vase de fleurs, 1934
2. Fleurs, 1929

Bouquet de fleurs, 1930
Le motif du bouquet de fleurs, présent notamment dans plusieurs portraits, devient un sujet autonome et récurrent dans les dernières années de Valadon. Souvent offertes en guise de remerciements aux proches de l’artiste, ces toiles se caractérisent par un certain dépouillement que seuls quelques détails ornementaux, comme ici les motifs circulaires incisés sur la panse du vase ou encore le petit napperon, viennent contrecarrer.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025


1. Bouquet de roses, 1936
2. Vase de fleurs sur un guéridon, 1936

Le Chemin dans la forêt, vers 1918

L’Étable en Beaujolais, 1921
Le nu : un regard féminin
Valadon s’est très tôt aventurée sur le territoire masculin de la peinture de nus. En 1909, avec Adam et Ève, l’une des premières œuvres de l’histoire de l’art réalisée par une artiste représentant un nu masculin, elle détourne l’iconographie traditionnelle de la Genèse pour célébrer sa relation amoureuse avec André Utter. La position frontale des nus est particulièrement audacieuse. L’audace est vite réprimée car Valadon doit recouvrir le sexe d’Utter d’une feuille de vigne, sans doute pour pouvoir présenter le tableau au Salon des Indépendants.
Valadon peint désormais des nus féminins en les inscrivant dans une rupture avec le regard masculin sur le corps des femmes. Ces dernières, loin d’être idéalisées, sont peintes pour elles-mêmes et non pour le désir d’un spectateur voyeur. Libérée des carcans sociaux et artistiques, Valadon investit le domaine de la sexualité en peinture, longtemps cantonné à l’antagonisme « artiste mâle / modèle femme nue. »
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
La question du regard proprement féminin qui émanerait des portraits de Suzanne Valadon, voire de son féminisme, a passionné jusqu’aux historiennes de l’art contemporaines. Pour la Britannique Rosemary Betterton, les nus de Valadon s’inscrivent dans une rupture avec le regard masculin qui dominait l’iconographie du genre. Betterton estime aussi que le trait de Valadon est plus « abrupt, nerveux et agressif » que celui de Degas. (“How Do Women Look? The Female Nude in the Work of Suzanne Valadon”, Feminist Review, 1983). Dans une réponse adressée à l’historienne à l’art, la chercheuse Tracy Brunt, rappelant que Valadon reprend tout de même les codes de composition de cette tradition, considère qu’il faut se garder de faire d’elle une peintre de la femme moderne, précurseure d’une forme de « body positive« .
Pour autant, il est vrai que ces nus ont quelque chose de détonnant – au point d’agacer certains critiques, hermétiques à la sensibilité de cet œil de femme, comme l’essayiste Jean Vertex : « Elle déteste les femmes et se venge du charme qu’elles peuvent avoir en les condamnant par le trait, par une ressemblance d’autant plus fidèle que pas un détail n’est négligé pour les idéaliser le moins possible. » Bien sûr, tous n’étaient pas de cet avis. « La peinture d’aujourd’hui peut la considérer comme la femme peintre la plus réaliste du nu« , jugeait au contraire le poète Francis Carco, qui était son contemporain.
Source : Suzanne Valadon : la peintre moderne n’est plus seulement une muse / Pauline Petit – France Culture, 14 avril 2023

Utter nu de profil, 1911

La Joie de vivre, 1911
Après Puvis de Chavanne, Degas, Renoir, Cézanne, Matisse (à qui elle emprunte le titre de son œuvre) et bien d’autres, Valadon exploite le thème des baigneuses dans un paysage champêtre. Elle donne ici une version inédite d’un regard féminin sur un thème jusque-là dominé par les hommes et destiné au regard voyeur masculin. En effet, en introduisant une figure masculine nue dans le tableau, son amant André Utter, Valadon provoque un jeu entre le regard masculin de l’extérieur du tableau (celui qui regarde habituellement les scènes de baigneuses) et celui de l’intérieur du tableau (Utter nu regardant les femmes nues) et interroge par là-même la position du voyeur. Il existe une seconde version de Joie de Vivre où Utter est accompagné d’un chien.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

La Petite Fille au miroir, 1909
Le miroir, élément indispensable pour la toilette, est de fait un motif récurrent dans les nombreuses représentations de baigneuses chez Valadon. Cependant, sa fonction pratique y est très souvent détournée, comme dans cette toile de 1909. Adossée à un fauteuil dans une position peu naturelle ni confortable, une petite fille tourne la tête vers le miroir ovale que lui tend une femme. L’absence de reflet accentue l’atmosphère d’étrangeté qui émane de ce tableau. Le corps juvénile et adolescent est un sujet central chez Valadon. Contemporaine du Nu au miroir, cette toile préfigure également La Poupée délaissée de 1921, où le miroir devient aussi le révélateur du passage de l’enfance à l’âge adulte.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Nu au miroir, 1909
Présenté au Salon d’Automne de 1909, Nu au miroir est l’une des premières peintures à l’huile de Valadon représentant des jeunes filles à la puberté. Ici, une jeune fille est présentée de face, la plus grande partie de son corps étant exposée. Elle semble sortir de son bain car elle tient une couverture blanche dans sa main gauche et sa peau est teintée d’une nuance rougeâtre. Elle tient dans sa main droite un petit miroir à main qu’elle regarde. D’après sa pose et la position du miroir, la jeune fille contemple probablement son talon droit. Le reflet du miroir est délibérément dissimulé. Le miroir n’est donc pas destiné au plaisir voyeur du spectateur mais à la seule jouissance de la jeune fille.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Nu assis sur un canapé, 1916

Les Baigneuses, 1923

Marie Laurencin, Danseuse couchée, 1937

Nu allongé à la draperie rouge, vers 1914

Nu au canapé rouge, 1920

Catherine nue allongée sur une peau de panthère, 1923
Cette toile offre une sorte de résumé des sujets de prédilection de Valadon. Cerné d’un trait noir appuyé, le corps nu de sa domestique Catherine, aux formes pleines et à la peau striée d’une multitude de couleurs (roses, bleus, jaunes, verts…), est présenté selon un dispositif particulier, peut-être inspiré d’une œuvre de Gustave Courbet (La Bacchante, vers 1844-1847). La perspective plongeante accentue le contraste entre les effets de volume et de surface, entre le corps de Catherine et la peau de panthère et les tapis sur lesquels elle est allongée. le modèle semble travaillé par divers sentiments, entre la fatigue et le désir, tandis qu’un mélange de satisfaction et d’effronterie se lit sur son visage, devenu presque un masque. Le vase bleu placé à droite figure également dans La Boîte à violon, réalisée la même année.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Vénus noire, 1919
Représentée en pied, regardant fixement et fièrement le spectateur, la Vénus noire semble sortir d’un bain en pleine nature. Son corps athlétique, dont les courbes sont cernées d’un épais trait noir, se confond presque avec le paysage sombre et saturé de branchages qui l’entoure. C’est avec un regard féminin que Valadon représente ici une femme noire, sans érotisme, ni condescendance. En réimaginant une ancienne déesse romaine sous les traits d’une femme noire, l’artiste cherche peut-être à moderniser la tradition de l’histoire de l’art et élargir la définition de la beauté. Cette version est l’un des cinq œuvres d’une série créée en 1919 et présentée au Salon d’Automne l’année de sa réalisation.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
La Vénus noire […] montre […] un modèle noir […] dans [la] position typique d’une toilette. [C’est] une manière […] de poser un autre regard, […] de ne pas en faire un sujet exotique, mais au contraire de l’intégrer parfaitement dans un type de peinture qui est la pose de la toilette. […] Valadon va revisiter différents stéréotypes de l’histoire de la peinture, [comme] elle le fait avec Adam et Ève, [avec Le lancement de filet, une vision masculine] des Trois Grâces, avec les Odalisques et l’Olympia. Elle va s’intéresser à la Vénus, qui est aussi une représentation très ancienne de la femme dans l’histoire de la peinture. Et en 1919, elle va représenter quatre ou cinq Vénus noires dans différentes poses, très emblématiques là aussi dans l’histoire de la peinture. Une tient une pomme, une fait la toilette. Elle [revisite donc] tous ces stéréotypes avec un modèle noir. […] Et Valadon est très importante […] dans la réinvention de ce modèle […], qui est, comme on dirait aujourd’hui, « empowered », en puissance. C’est un modèle […] assez monumental, une belle femme assez plantureuse qui va prendre des poses qui ont été jusqu’ici prises par des femmes blanches. Donc Valadon propose autre chose, et on le regarde, nous, de notre siècle, avec beaucoup d’intérêt.
[…] Ce qui m’intéresse dans ce tableau, c’est [que l’on se retrouve dans l’univers] de Gauguin. Dans la Vénus noire, à la fois la manière de peindre, le ton, la couleur de la peau de ce modèle est de toute évidence […] un clin d’œil à la peinture de Gauguin qui, quelques années avant, avait peint ces modèles qui n’étaient pas tout à fait noirs mais qui avaient la peau très brune, les Tahitiennes. Et elle réinvente, en fait, ces Tahitiennes à elle, qui sont noires.
Il faut se replacer dans l’entre-deux-guerres, où il y a beaucoup d’afro-américains ou de noirs – nous sommes en pleine période coloniale – qui viennent à Paris, une ville très métisse. Donc, il y a des modèles, il y a des noirs et des blancs qui se croisent dans les rues de Paris. Et d’ailleurs, un début de ce qu’on va appeler ensuite l’école de Harlem qui va venir se former à Paris. […]. Et Suzanne Valadon réinvente […] en regardant Gauguin, la femme noire ou métisse, avec un fond qui est […] un copier-coller ou une sorte d’interprétation des fonds de Gauguin. C’est un magnifique mélange entre du jaune, du bleu, du vert, des formes assez nabis dans la manière de représenter les plantes et les arbres. On sent qu’elle maîtrise complètement ce [peintre].[…] Elle choisit de représenter une femme dont la peau est brune, si ce n’est noire, à la Gauguin, mais […] une femme debout qui nous regarde, qui a un joli turban, qui a des bijoux, qui est une femme qui a du pouvoir, en tout cas plus de pouvoir que les jeunes filles ou jeunes enfants que représentaient Gauguin, les Tahitiennes.
Source : Audio. Qui est Suzanne Valadon, la peintre anti male-gaze ? avec Camille Morineau, historienne de l’art, directrice de l’association Aware – Sans oser le demander, France Culture, 26 mai 2023, 58’
Le nu, en particulier féminin, est le sujet central de l’œuvre graphique de Valadon. Dans ses dessins au fusain, à la mine graphite ou à la sanguine ou encore dans ses estampes, ces femmes nues sont la plupart du temps figurées actives, vaquant à des scènes de la vie quotidienne (toilette, bain, ménage…). Ces corps, au travail, fatigués ou contorsionnés, sont traités sans complaisance et cernés d’un trait incisif. malgré leur apparente spontanéité, ces œuvres sont le fruit d’une lente élaboration, comme le montre son utilisation régulière du papier-calque. Cette technique, apprise auprès de Degas, lui permet de dupliquer et transférer ses personnages d’un support à un autre. C’est également grâce à Degas que Valadon s’initie à la technique du vernis mou, un type de gravure qui donne à l’estampe un aspect très proche d’un dessin au crayon.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Nus au miroir, vers 1914

La Toilette, 1894
Les corps juvéniles peints différemment. Dans ses tableaux, Valadon montre des jeunes filles à l’âge de la puberté, dépeignant avec force ce moment charnière pour le corps, de trouble et de métamorphoses. On voit aussi des filles qui se lavent, la toilette étant un motif récurrent dans l’histoire de l’art. Le corps juvénile et adolescent est un sujet central chez Valadon, qui en fait beaucoup de représentations de nus, souvent avec des miroirs sans reflet. Ainsi, en ne peignant pas le reflet du miroir, elle n’irait pas dans le sens voyeur du spectateur mais ferait exister ce miroir uniquement pour la jeune fille.
Pour Clément Dirié, les peintures de jeunes filles nues de Valadon ne peuvent être mises sur le même plan que des nus peints par des hommes où ces jeunes filles peuvent apparaître comme sexualisées, comme ceux de Baltus, parce que Valadon elle-même a connu cette condition et cet âge, « a été cette jeune fille s’examinant dans le miroir, au début de la puberté », même s’il concède que « cela ne signifie pas qu’il ne puisse pas y avoir chez la peintre une ambiguïté dans la représentation et la volonté d’exprimer dans certaines œuvres la sensualité et/ou la sexualité du corps féminin ».
[…] L’historienne de l’art Eva Kirilof, autrice de la newsletter « La Superbe », s’intéresse, quant à elle, à la réception de ces œuvres : « Suzanne Valadon est souvent présentée comme une incarnation du female gaze parce qu’elle représente des corps non idéalisés et plonge dans l’intimité des femmes sans que son regard semble intrusif. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas une raison pour éluder la gêne que peuvent susciter, chez certains spectateurs et spectatrices, ces représentations de corps prépubères. Les images d’enfants ou d’adolescents nus ne sont évidemment pas automatiquement sexualisantes, mais leur réception peut l’être. » C’est pour cela que pour elle, il faut accompagner la présentation de ce type d’œuvres d’un cadre de réflexion au sein des musées.
Source : Comment la peintre Suzanne Valadon a-t-elle révolutionné le regard sur le nu ? / Camille Abbey – France Inter, 10 février 2025


1. Nu sortant du bain, vers 1904
2. Nu sortant du bain, vers 1909

La Coiffure – La Toilette, 1905

Vieille femme et fillette nue, 1896

Jeune fille nue et servante à la baignoire, 1908

Nu sur un canapé, s. d.






1. Louise nue sur le canapé, 1895
2. Femmes s’essuyant, 1895
3. Femmes nues sous les arbres, 1904
4. Christiane, 1905
5. Catherine prépare le tub et Louise nue se coiffe, 1895
6. Femmes et enfant au bord de l’eau, 1904

Nu debout à la jupe longue, 1894

Les danseuses, 1917

Trois nus, 1920

Intimité, 1894

Nu à sa coiffure, 1928

Fillette nue assise, 1894

Femme allongée sur un lit, vers 1916

Nu assis, 1908

Jeune fille nue appuyée sur un fauteuil, vers 1908


1. La Toilette, 1906
2. La Toilette, vers 1908

Le Bain, 1908

Angèle Delasalle (1867-1939), Femme endormie, 1920
Angèle Delasalle et Valadon se connaissaient certainement. Elles sont exposées au Salon d’Automne de 1909 dans la même salle. Toutes deux sont des fidèles du Salon des Femmes Artistes Modernes. Delasalle est, comme Valadon, l’une des premières femmes à peindre des nus féminins sans sublimer leurs corps : Tout d’abord nacrées de reflets, puis, bientôt, maçonnées en pleine chair. Ce qui caractérise ces nus, c’est qu’ils sont bien modernes. Sans que l’artiste y ait songé, ils sont autant des déshabillés que des nus. C’est que Mlle Delasalle n’obéit à aucun souci d’idéalisation académique et qu’elle peint simplement la femme qu’elle a sous les yeux. » (Raymons Escholler, Gazette des beaux-arts : la doyenne des revues d’art, n° 4, 1912, p. 328)
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Jacqueline Marval (1866-1932), Odalisque à la rose, vers 1908
Jacqueline Marval partage avec Valadon ce goût pour la représentation du nu féminin contextualisé dans des postures, attitudes et décors inscrits dans un quotidien contemporain. Elles exposent toutes deux dans les mêmes Salons et sont représentées par les mêmes galeristes et marchands, Ambroise Vollard, Berthe Weill, Georges Petit. Dans L’Odalisque à la rose, Marval situe son modèle entre l’imagerie classique de l’odalisque et un registre plus réaliste. Le sexe poilu et les coussins en désordre tentent à attribuer un aspect banal à cette femme allongée caressant une rose. Son autre bras, en tenant sa tête, indique qu’elle se repose. A l’instar du nu, le rêve est un sujet que Narval abordera souvent dans sa peinture.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025


1. Nu, 1925
2. Nu à la draperie blanche, 1914


1. Nu assis sur un divan, 1922
2. Nu aux bottines, 1916

Jeune fille au bain, 1919
Depuis ses premières œuvres graphiques, le motif du bain est un sujet central dans l’œuvre de Valadon. Ses nus, qui prennent souvent des poses académiques ou du moins peu naturelles comme dans ce tableau, sont représentés au milieu d’activités quotidiennes banales. Outre la toilette et le soin du corps, Valadon opte pour une touche extrêmement fluide, notamment pour figurer le linge blanc déposé sur la baignoire ou encore la peau de bête posés au sol.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Jeune femme sentant un bouquet, 1929

Georgette Agutte (1867-1922), La Japonaise nue, 1910

Femme nue assise, 1921
Ce portrait en gros plan d’une femme à demi-nue est inhabituel dans l’œuvre de Valadon. Valadon préfère peindre ses nus en pied ou allongés dans un plan qui laisse voir le décor qui les entoure. Avec ce plan rapproché, l’artiste cherche à mettre l’accent sur le visage de la femme à la chevelure abondante, et sur son imposante poitrine. Son bras gauche, dont la main tient ce qui pourrait être un mouchoir, cache en partie son sein. Son bras droit, détaché du corps, est plié à la hauteur de sa tête. Le bleu profond de l’objet qu’elle tient dans la main souligne la carnation blanche du corps. L’arrière-plan constitué d’aplats colorés ne laisse apercevoir aucun décor excepté, en haut à gauche de manière furtive, le dossier de la chaise.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Deux figures, 1909
Le thème du nu groupé est une récurrence dans le travail de Suzanne Valadon. Souvent les femmes se retrouvent représentées à différents âges, dans des tâches banales comme ici. Elles sont nues pour elles-mêmes, comme si le spectateur n’existait pas. L’une d’elle semble s’être laissée tomber avec une certaine désinvolture, presque avachie, souriante. La particularité de cette proposition réside dans la physionomie des deux femmes, plus massive et tassée qu’à l’accoutumée, ainsi que dans l’espace, vue avec plus de hauteur, en plongée, traité sans décor, sur un fond vert foncé qui rappelle certaines peintures de Félix Valloton. La présence du tapis oriental et du tub à l’avant de la composition peut suggérer que la scène se déroule dans un bordel à Montmartre.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Nu assis au châle tapis, vers 1921

Femme nue à la draperie, 1919

Nu au châle bleu, 1930

Nu debout se coiffant, vers 1916
Le thème du nu se coiffant est récurrent dans l’œuvre de Valadon. Elle l’aborde dans la gravure dès 1895 (Catherine nu se coiffant). En 1916, elle reprend ce thème en peinture et réalise deux tableaux, celui-ci de profil, le modèle au centre de la composition, debout sur une pile de tissu blanc et l’autre Nu se coiffant, de face, jambes écartées. L’artiste représente ici sa nièce Gilberte. En effet, la chevelure de la jeune fille est très proche de celle qui figure dans un tableau daté de 1920 intitulé Gilberte se coiffant. Valadon aime surprendre les femmes de son entourage dans leur intimité, se lavant, se regardant dans un miroir ou se coiffant.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025

Nu sortant de l’eau, 1909

Baigneuse nue, 1915

Nu assis, de dos parmi des arbres, 1920

Alice Bailly (1872-1938), Tireurs d’arc, 1911
Comme Valadon, Alice Bailly célèbre ici le corps athlétique de jeunes hommes nus s’exerçant au tir à l’arc. Leurs puissantes musculatures rappellent celles des Tireurs à l’arc de Georges Desvallières (1895, Paris, musée d’Orsay). Deux femmes nues, assises de dos sur un drap blanc, assistent à la scène. L’une tend le bras, la main pointant probablement la flèche d’un tireur. Bailly inscrit les corps nus de ses personnages dans un vaste paysage aux couleurs dissonantes et aux formes géométriques, formant ainsi une image très dynamique. Le nu masculin figuré dans la nature sans aucun prétexte biblique, mythologique ou historique a pu être jugé immoral par les mœurs de l’époque.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
Mais Suzanne Valadon ne peint pas que des nus de femmes. En 1909, alors qu’elle se consacre désormais presqu’exclusivement à la peinture, elle présente Été, aussi appelée Adam et Ève, une toile dans laquelle elle se représente aux côtés de son futur mari André Utter, de 21 ans son cadet. Pour la première fois dans l’histoire de l’art, une artiste peint le corps d’un homme nu. Le geste est presque ostentatoire ! Une photographie d’époque montre que les feuilles de vigne recouvrant le sexe d’Utter ont été rajoutées tardivement, sans doute en 1920, à l’occasion du conventionnel Salon d’Automne. André Utter sera à nouveau le modèle de Valadon dans une œuvre monumentale : Le Lancement du filet (1914) (image ci-dessus). Une toile de deux mètres sur deux à la composition classique sur un thème académique, où l’on trouve à la fois une construction géométrique (position des corps et des filets), un portrait réaliste (Utter), une étude de mouvement qui rappelle La Danse de Matisse, le tout dans un paysage de montagnes roses et de lac bleu, inspiré à l’artiste par un séjour en Corse…
Source : Suzanne Valadon : la peintre moderne n’est plus seulement une muse / Pauline Petit – France Culture, 14 avril 2023

L’été ou Adam et Ève, 1909
L’iconographie religieuse traditionnelle d’Adam et Ève se teinte ici d’une charge nouvelle, amoureuse et érotique. Valadon se peint avec son amant André Utter. Dans ce double portrait en pied, la position frontale des nus est audacieuse. Tandis que le sexe d’Eve est bien visible, poils pubiens compris, celui d’Utter est caché par des feuilles de vigne. Cependant une photographie d’un premier état nous révèle qu’à l’origine le sexe d’Utter était totalement apparent. Valadon, qui est l’une des premières femmes à oser peindre le sexe d’un homme, ajoutera la ceinture de feuilles de vigne plus tard, sans doute à la demande des organisateurs du Salon des Indépendants de 1920, où le tableau sera révélé au public.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
[Il faut replacer ce tableau] […] dans la vie de Suzanne Valadon qui commence comme acrobate, […] dans la bohême de Montmartre, un mélange entre la Mimi de Puccini et la musette, deux personnages de la femme qui n’a pas beaucoup d’argent et celle qui en a fait et qui a bien réussi. Suzanne Valadon après avoir un peu « galéré » […] s’est mariée avec un homme assez riche, qu’elle quitte pour un très jeune homme […] André Utter, qu’elle représente dans ce tableau de 1909. Elle vient de [le] rencontrer. Il a une vingtaine d’années et elle a plus de 40 ans. Il y a 20 ans de différence. Ça arrive plus souvent qu’on ne le dit, mais est-ce […] souvent représenté ? La réponse est non. Et ce qui est intéressant c’est que Suzanne Valadon décide de représenter son amour pour cet homme. De fait, elle se rajeunit un peu. […] C’était une femme magnifique, donc elle était probablement une femme de 40 ans magnifique. Elle a de très beaux cheveux, un joli corps assez gracile et une pose assez assurée. Elle tient sa pomme avec un petit sourire un peu taquin et sa main est tenue dans un geste assez tendre par son amant. On a vraiment l’impression qu’ils ont le même âge sur ce tableau mais on sait nous, qu’il avait 20 ans de moins qu’elle.
[…] C’est Adam et Eve très incarnés. C’est un autoportrait et un portrait de son amant, ce qui est courant pour les hommes mais pas du tout courant pour les femmes. Donc il y a là aussi une femme qui s’affirme, qui dit : Moi je suis assez connue, assez reconnue pour donner une version de ce tableau biblique, de ce stéréotype de l’histoire de la peinture et glisser là-dedans mon histoire personnelle, qui est connue de tout Paris à l’époque. Mais elle en laisse aussi une trace dans l’histoire et ça c’est intéressant parce que je pense que les grands artistes savent que leur œuvre va rester. Donc elle se projette […]. C’est une femme de 40 ans qui assume son amour avec ce jeune homme qu’elle a paraît-il – c’est l’histoire qui le raconte – hélé de son atelier de Montmartre. Elle l’avait repéré en fait, elle l’a dragué. Il est monté dans son atelier, elle lui a dit : « Tiens voilà comment il faudrait que tu fasses pour devenir un grand peintre. » Elle a complètement renversé les rôles.
[Elle] propose [une] version totalement nouvelle […] d’Adam et Eve parce que ce tableau est inégalé dans sa nouveauté. […] C’est un tableau d’avant-garde absolu.
Lui il a l’air presque un peu timide[…]. Le petit détail amusant est [qu’il] est un peu de guingois, on se demande comment il tient debout. On sent qu’il est un peu gêné. Alors qu’elle, c’est le contrapposto comme on dit en histoire de l’art classique. Lui, il est un peu en équilibre […]. [Leur] posture [est] réaliste et tendre ce qui n’est pas du tout classique dans les Adam et Eve.
Suzanne Valadon […] peint comme une femme qui porte un regard de femme anti male gaze sur les corps féminins et masculins. [En effet,] le male gaze c’est le fait de regarder, de porter un regard chargé de normes sexualisantes, objectifiantes sur les femmes. [Et ce] dans la manière qu’elle a de représenter à la fois son corps de façon relativement réaliste. Elle montre notamment ses poils pubiens, ce qui était assez scandaleux pour une femme à l’époque, même pour les hommes en 1909 […]. Ce qu’on voit sur ce tableau, et qui est assez amusant, c’est que le sexe de son amant André Utter est caché par des feuilles. Or, quand elle l’a peint en 1909, le sexe était visible. C’est en 1920 que la critique, le monde de l’art a décidé de recouvrir ce sexe d’homme avec des feuilles. Donc, c’est amusant de se dire qu’au tournant du siècle, [peindre des] hommes et [des] femmes avec des poils […] faisait partie de l’avant-garde. Mais en 1920, [début] des années [marquant un] retour à l’ordre, comme on dit en histoire de l’art, il a fallu cacher le sexe de l’homme, non pas parce que c’était un sexe d’homme, mais parce qu’il avait été peint par une femme. [Ce qui revêt] un caractère tabou et scandaleux. Et pourtant, c’est bien à partir de 1900 que le nu académique est ouvert enfin aux femmes. […]. C’est paradoxal. […]. Le nu, c’est la manière de se former. […] On ne peut pas devenir artiste sans savoir dessiner un nu. Ça ne veut pas dire qu’on a le droit de montrer des corps nus et de les signer quand on est une femme. On peut le faire quand on est un homme mais pas quand on est une femme. […] Suzanne Valadon fait partie des quelques femmes qui vont assumer de représenter des nus. Et [Adam et Eve est l’un] des premiers nus peint par [une] femme et assumé.
Source : Audio. Qui est Suzanne Valadon, la peintre anti male-gaze ? avec Camille Morineau, historienne de l’art, directrice de l’association Aware – Sans oser le demander, France Culture, 26 mai 2023, 58’



Études pour Le Lancement du filet, 1914

Le Lancement du filet, 1914
Valadon reprend ici un classique du nu académique qu’elle détourne dans une veine contemporaine. Elle représente le corps nu de son amant André Utter lançant un filet de pêche sur le bord d’une plage en Corse. Le même geste sous trois angles différents est décliné dans un mouvement de rotation qui met en valeur les courbes athlétiques du modèle. Célébrant la beauté d’un corps aux couleurs chaudes et sensuelles, ce nu masculin est, à cette époque, l’une des rares représentations du désir féminin pour un corps masculin. Dans l’esquisse réalisée avant le tableau, le sexe du lanceur n’est pas caché par le filet. Une hypothèse veut que Valadon l’ait pudiquement couvert pour pouvoir le présenter au Salon des Indépendants de 1914. Le Lancement du filet est la dernière œuvre de Valadon consacrée au nu masculin.
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
[…] Ce tableau est un peu plus académique qu’Adam et Ève, dans le sens où [le] corps [de ces trois hommes] est assez idéalisé. André Utter était un homme très beau, on le voit dans les tableaux, mais là, ce n’est pas tout à fait lui. C’est un corps de sportif olympique qui [s’apparente] à la statuaire grecque. […] Suzanne Valadon se ressaisit du stéréotype du corps masculin. On dirait aujourd’hui bodybuildé. […] Et ce qui est assez beau, c’est qu’il y a un mouvement […]. C’est un tableau qui me fait penser à la photographie […] assez présente [en] 1914. Suzanne Valadon [s’en] est probablement inspirée, [de par] cette idée de mouvement qui se déploie, [d’]un homme musclé qui déploie un filet dans l’espace. [Là], le sexe est caché par les cordes, donc elle se débrouille pour ne pas, probablement, se refaire critiquer sur ce sujet. Mais ce qui m’amuse et m’intéresse dans ce tableau, […] c’est [qu’il] y a un petit clin d’œil à un autre stéréotype de l’histoire de la peinture, qui sont les trois grâces, ces trois femmes idéalisées qui ont été représentées par beaucoup de grands peintres. Elle donne une version masculine de ces trois grâces, c’est là qu’on retrouve le female gaze : trois hommes qui sont très gracieux [via] un regard féminin, qui ont des corps très beaux à regarder, et avec ce filet qui les entoure […] comme une auréole. […] C’est là où je trouve qu’il y a encore tellement à dire sur les artistes femmes et on s’interdit beaucoup de les commenter dans leur dialogue avec l’histoire de la peinture et cette histoire de la peinture […] est très masculine.
Source : Audio. Qui est Suzanne Valadon, la peintre anti male-gaze ? avec Camille Morineau, historienne de l’art, directrice de l’association Aware – Sans oser le demander, France Culture, 26 mai 2023, 58’

La Boîte à violon, 1923
Réalisée à partir d’objets figurant dans l’atelier de Valadon, cette nature morte au thème inhabituel témoigne du talent de coloriste de l’artiste. Le rouge du drapé, sur lequel repose le violon posé sur une commode, contraste avec le bleu profond de l’intérieur de l’étui. Sur le rebord, un livre dont il est impossible de lire le titre, est près de tomber. En arrière-plan, on aperçoit la partie basse de son monumental tableau Le Lancement du filet partiellement dissimulé par trois vases très colorés. On peut voir dans cette nature morte une représentation de la synthèse des arts (musique, littérature, art plastique et art décoratif).
Source : Suzanne Valadon, Centre Pompidou, 15 janvier – 26 mai 2025
En savoir plus
Suzanne Valadon
Aware
Suzanne Valadon
Wikipédia
Vidéo. Suzanne Valadon, peintre sans concession
Flore Mongin
Arte, 2025, 52′
Suzanne Valadon – La Chambre bleue (1923), un geste pictural qui claque tel un manifeste
Thierry Grizard
Artefields, 23 août 2025
Au-delà du genre : Suzanne Valadon, une artiste féministe ?
Magali Briat-Philippe
BALiSES, le magazine de la Bpi, 21 avril 2025
Suzanne Valadon en autoportraits
Florence Verdeille
BALiSES, le magazine de la Bpi, 26 mars 2025
Comment la peintre Suzanne Valadon a-t-elle révolutionné le regard sur le nu ?
Camille Abbey
France Inter, 10 février 2025
Audio. De Montmartre à Pompidou, baladons-nous avec Suzanne Valadon
France Culture va plus loin le samedi, France Culture, 8 février 2025, 19′
Audio. Critique expos : Suzanne Valadon, une peintre moderne et singulière au Centre Pompidou
Les Midis de Culture, France Culture, 30 janvier 2025, 27′
Vidéo. Le Mensuel | Spécial Suzanne Valadon
Centre Pompidou, 27 janvier 2025, 1 35′ 03
Suzanne Valadon : tout savoir sur cette artiste-peintre féministe
Beaux Arts, 2025
Episode 1 : En vidéo : Qui était Suzanne Valadon, au cœur d’une expo au Centre Pompidou ? / Marine Pradel, 14 janvier 2025
Episode 2 : Suzanne Valadon en 2 minutes / Claire Maingon, 17 août 2020
Episode 3 : Pourquoi une feuille de vigne a-t-elle été ajoutée à l’« Adam et Ève » de Suzanne Valadon ? / Sarah Belmont, 27 février 2025
Episode 4 : L’atelier de Suzanne Valadon, capsule temporelle au cœur de Montmartre / Delphine Peresan-Roudil, 28 juin 2023
Episode 5 : La vie de Suzanne Valadon retracée dans un beau roman graphique et un documentaire / Inès Boittiaux, 17 janvier 2025
Episode 6 : Ce que vous ne saviez (peut-être) pas sur Suzanne Valadon / Louis Gevart, 14 janvier 2025
Audio. Suzanne Valadon. 0 – Introduction, Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 3’25
Audio. Suzanne Valadon. 1 – Autoportraits, Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 4′
Audio. Suzanne Valadon. 2 – Apprentissage par l’observation, Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 4’37
Audio. Suzanne Valadon. 3 – Portraits de famille, Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 3’59
Audio. Suzanne Valadon. 4 – Environnements, Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 4’04
Audio. Suzanne Valadon. 5 – « Je peins les gens pour apprendre à les connaître. », Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 2’34
Audio. Suzanne Valadon. 6 – « La vraie théorie, c’est la nature qui l’impose. », Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 2’44
Audio. Suzanne Valadon. 7 – La Joie de vivre, Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 3’40
Audio. Suzanne Valadon. 8 – Le nu : un regard féminin, Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 3’51
Audio. Suzanne Valadon. 9 – Le Lancement de filet, Centre Pompidou, 10 janvier 2025, 5’17
Suzanne Valadon, une mise à nu sensible et sans concession du corps féminin
Thierry Grizard,
Artefields, 12 novembre 2024
Les femmes ou les « oublis » de l’Histoire – épisode 46 : Suzanne Valadon
Juliette Raynaud, Consultante en communication
Mediapart, Billet de blog, 2 mai 2024
Suzanne Valadon. Un monde à soi
Dossier de presse, 15.04.23 – 11.09.23
Centre Pompidou-Metz, 2023
Le Clan Valadon
Actes du Symposium au Centre Pompidou-Metz, 9-11 septembre 2023
Le destin choisi de Suzanne Valadon
Élisabeth Santacreu
Le Journal des Arts, 2 juin 2023
Audio. Suzanne Valadon : de modèle à peintre ou l’art d’inverser les rôles
Autant en emporte l’Histoire, France Inter, 1er avril 2023, 55′
Sur le site humanitelles
« Pionnières : Artistes dans le Paris des années folles ». Une contribution à la réécriture de l’histoire de l’art au féminin
Humanitelles, février 2025
Dans l’atelier de Suzanne Valadon
Humanitelles, novembre 2022
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