Compte-rendu rédigé par Sylvie Lalanne
| « Le colloque de rentrée 2024 du Collège de France entend explorer la relation entre Genre et Sciences sous deux angles différents et complémentaires. Il s’agit tout d’abord de réunir des données et des expériences issues de diverses disciplines, d’analyser les ressorts de la participation – ou de l’absence de participation – des femmes à la recherche au cours des siècles et les stéréotypes qu’il a fallu – et qu’il faut encore – combattre. Ce volet de la rencontre concerne dès lors le genre dans la science. Il s’agit ensuite d’aborder le genre comme objet de science et, après plusieurs décennies d’investigations dans ce champ, de donner la parole aux chercheurs et chercheuses qui l’ont configuré et investi. » (Source : Collège de France) | J’ai sélectionné quelques interventions et extrait les informations que j’ai jugé essentielles de chacune d’entre elles. Accès au programme complet Mon profil Depuis 2023, auditrice libre au Collège de France (entre autres…) De 2005 à 2023, coordinatrice de classe-relais Certificat de professionnalisation en matière de Lutte contre le Décrochage Scolaire Décorée des Palmes académiques DEA de lettres modernes à Paris III Parlons Passion 2015 – Sylvie Lalanne |
- Les pénalités de genre à l’épreuve des tests de correspondance. Yannick L’Horty (Université Gustave Eiffel)
- Histoire de la masculinisation d’une science : l’informatique. Xavier Leroy (Collège de France)
- L’identité sexuelle dans les études en neurobiologie : une variable d’ajustement ? Sonia Garel (Collège de France)
- La discrimination contre les femmes scientifiques. Une histoire (récente) inachevée. Esther Duflo (Collège de France) en visio depuis le MIT de Boston
- Ce que les sciences font au genre, ce que le genre fait aux sciences : à propos de la reproduction médicale assistée. Delphine Gardey (Université de Genève)
- Sexe et genre à l’ère de l’épigénétique. Claudine Junien (INSERM Paris Saclay)
- Penser les carrières académiques à l’aune des dynamiques de genre. Nicky Le Feuvre (Université de Lausanne)

Les pénalités de genre à l’épreuve des tests de correspondance.
Yannick L’Horty (Université Gustave Eiffel)
Le test par correspondance est une méthode d’identification expérimentale, consistant à fabriquer des candidats fictifs pour construire une base de données.
Il n’y a pas de caractère systématique de pénalité pour les femmes mais certains métiers leur sont difficilement accessibles (développeur informatique, maçon, par exemple).
Le critère de genre n’est pas significatif, à la différence du critère de l’origine qui lui, est systématiquement pénalisant.
Pour autant, on constate une discrimination salariale : l’écart de salaire existe, quelle que soit l’entreprise. À cela , il y a différents facteurs :
- La surexposition des femmes au temps partiel ;
- La ségrégation occupationnelle (les emplois ne sont pas les mêmes) ;
- Le « plafond de verre » : les femmes sont moins représentées dans les niveaux hiérarchiques les plus élevé.
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Histoire de la masculinisation d’une science : l’informatique.
Xavier Leroy (Collège de France)
Les débuts de l’informatique remontent à 1944 avec les premiers calculateurs. Dans les premières décennies, les femmes ont été présentes dans ce milieu. Il y eut les « ENIAC Girls » aux États-Unis : les femmes concevaient les programmes. Les grandes entreprises jouaient le jeu avec la mise en place d’actions de formation continue.
Mais le milieu académique se ferme déjà sur le modèle du département de mathématiques et de physique, avec un recrutement de professeurs de plus en plus normés.
Au tournant des années 80, avec l’apparition de l’ordinateur individuel, le personnage de l’informaticien entre dans la culture populaire, pour le meilleur et pour le pire. Il y a trois clichés genrés, influents sur la jeunesse : le geek, le hacker, l’entrepreneur.
Cela a impliqué un afflux de garçons dans les formations en informatique. Les femmes n’ont pas fui mais elles ont été mises en minorité par cet afflux, d’où la masculinisation du métier de programmeur.
Il est temps de remettre en question ce que nous croyons être des « fatalités » dans la place des femmes en science informatique et en sciences en général.
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L’identité sexuelle dans les études en neurobiologie : une variable d’ajustement ?
Sonia Garel (Collège de France)
La notion de sexe biologique dépend de l’ensemble d’attributs biologiques qui distinguent les organismes comme étant mâles ou femelles.
| Mâle | Femelle | |
| Chromosomes | XY | XX |
| Hormones | testostérone | progestérone |
Pour la recherche fondamentale et la recherche préclinique, les rongeurs sont des modèles essentiels.
Or les neurosciences se sont principalement centrées sur l’étude de rongeurs mâles, en raison du mythe de la variabilité des femelles due aux hormones (cycle œstral), argument totalement infondé dans le contexte des études en neurosciences, d’où la méconnaissance de différences potentielles entre les sexes.
Cependant, de nombreuses pathologies neurologiques et neuropsychiatriques présentent un dimorphisme sexuel. De plus, il y a des réponses et sensibilités différentes aux médicaments. Par exemple, la morphine a une métabolisation qui agit sur des récepteurs différents, ce qui fait que les femmes ont besoin de doses plus faibles et subissent des effets secondaires plus forts.
Il faut donc promouvoir dans les études, le sexe comme variable biologique. On constate quelques initiatives mais la progression est encore trop lente.
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La discrimination contre les femmes scientifiques. Une histoire (récente) inachevée.
Esther Duflo (Collège de France) en visio depuis le MIT de Boston
Deux anecdotes :
En 1993, Nancy Hopkins, professeure au MIT, a prouvé qu’elle avait moins de place que ses collègues hommes (en mesurant nuitamment les bureaux et les laboratoires). Cet épisode reflétait une discrimination des femmes en sciences, qu’elle-même a pris du temps à réaliser. Son directeur ne voulait pas l’entendre, or il y avait une différence énorme dans les mesures.
En 2005, le président de Harvard explique pourquoi il y a moins de femmes dans les carrières scientifiques :
– il faut au moins 80 heures de travail par semaine et les femmes ne veulent pas de ce type de carrière.
– en étudiant la courbe des résultats aux tests de mathématiques, on constate que les hommes sont dans les deux extrêmes (cancres et futurs génies) et les femmes plus dans l’hétérogénéité, donc médiocres. Ces différences peuvent être biologiques…
Suite à ces propos, il y eut une motion de censure. Il a dû quitter son emploi.
Si on dit qu’il faut travailler 80 heures par semaine, on met une barrière effective et cela perpétue une espèce de confrérie. Cette attente de durée de travail très longue est question d’usage et pas d’efficacité.
Les femmes sont plus sensibles aux craintes de stéréotypes. Elles sont moins compétitives que les hommes qui se nourrissent de l’adrénaline de la compétition.
En outre, les femmes ont plus de difficultés à publier des articles. On leur demande plus souvent de les réécrire, donc elles mettent six mois de plus à les rédiger et les possibilités de publier se réduisent.
Dans les séminaires, elles sont plus interrompues et souvent de façon plus agressive.
Il reste énormément de progrès à faire…
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Ce que les sciences font au genre, ce que le genre fait aux sciences : à propos de la reproduction médicale assistée.
Delphine Gardey (Université de Genève)
Les sciences contribuent à définir le genre. Métaphore du fleuve et de son lit : on ne peut pas départager la nature et le social.
Il y a eu un tournant médical à la fin du 18ème siècle. Le sexe des femmes est assimilé à un destin social, justifiant leur exclusion de la démocratie.
| Corps féminin comme objet d’investigation médicale | Sperme, cause efficiente de la génération |
| La maternité comme destin | Puissance = fertilité. La stérilité masculine comme impensé (impensable) |
| Le terrain pelvien comme espace d’intervention et de connaissance | Santé comme attribut masculin |
| Science au féminin : obstétrique, gynécologie | Pas ou peu de science du masculin. Quelle andrologie ? |
Il y a investigation sans fin du corps des femmes quand infécondité. L’infertilité des hommes est très méconnue. Il y a surmédicalisation des femmes (stimulation ovarienne puis intervention chirurgicale). Il existe heureusement maintenant une technique qui consiste à prendre un seul spermatozoïde « boosté » que l’on injecte dans un ovocyte, la FIV ICSI.
| Écouter la conférence : Ce que les sciences font au genre, ce que le genre fait aux sciences : à propos de la reproduction médicalement assistée Delphine Gardey : Biographie et publications |
Sexe et genre à l’ère de l’épigénétique. Claudine Junien (INSERM Paris Saclay)
| SEXE | GENRE |
| Génétique | Psycho Socio Culturel |
| = biologique + environnement | = environnement + biologie |
| = INDIVIDU | = INDIVIDU + SOCIÉTÉ |
| + ÉPIGÉNÉTIQUE |
| = expression différente d’1/3 des gènes |
| Stéréotypes = Sexe + Genre |
Au commencement il y a le sexe. Socle sexué et pas uniquement genré. Il y a interaction entre sexe et genre, mais il n’y a pas la même utilisation des termes selon les disciplines.
A – Sexe biologique
ADN, gènes, chromosomes, épigénétique, hormones.
Depuis la conception jusqu’à l’âge adulte, il y a des chromosomes. Chromosomes XY, si c’est un garçon. Chromosomes XX, si c’est une fille. Et ce dans toutes les cellules. Chaque cellule a un sexe : on ne change donc pas de sexe !
Inné : origine unique des différences de sexe
Épigénétique : désigne l’étude des molécules et des mécanismes qui peuvent entretenir des états d’activités géniques et alternatifs dans le contexte de la même séquence d’ADN.
Les différences entre sexe existent avant la sécrétion hormonale et après l’apparition des hormones.
B – Comment l’environnement laisse des traces sur l’épigénétique pour le sexe (biologique) et le genre (psycho socioculturel biologique)
Le genre, d’une certaine façon, peut devenir biologique. Il y a de multiples voies liant l’environnement et l’épigénome. Les expositions environnementales des femmes et des hommes sont différents et dépendent d’une construction sociale.
- Femmes : exposition plus importantes aux cosmétiques dès adolescence et donc à certains perturbateurs endocriniens (parabens, phénoxyéthanol…), à la pilule contraceptive.
- Hommes : exposition plus importantes au tabac/alcool (jusqu’à récemment), à certains composés chimique (poussières pour les travailleurs du bâtiment, pesticides pour les agriculteurs…).
| Écouter la conférence : Sexe et genre à l’ère de l’épigénétique Claudine Junien : Biographie et publications (CAIRN) publications (The Conversation) |
Penser les carrières académiques à l’aune des dynamiques de genre.
Nicky Le Feuvre (Université de Lausanne)
Il existe un plafond de verre persistant avec ses multiples déclinaisons locales selon les filières. Par exemple, il y a beaucoup de femmes en sciences sociales mais très peu en sciences politiques.
Le genre est un processus social fondé sur deux principes de base :
1/ un principe de différenciation de deux catégories sexuelles selon des critères relativement arbitraires et historiquement variables. Ce principe est nommé tabou de la similitude.
- Il y a définition de comportement de l’un ou l’autre sexe ;
- Stigmatisation/pénalisation des comportements qui ne correspondent pas aux attentes normatives (surtout s’ils sont associés à « l’autre sexe » ;
- Consensus quant à la « bonne manière » d’être femme ou homme ;
- Crainte collective à l’égard du risque de « confusion des genres ».
2/ un principe de hiérarchisation qui valorise les hommes et le masculin et tout ce qui leur est associé au détriment des femmes et du féminin. Ce principe est appelé valence différentielle des sexes.
- Les hommes bénéficient d’un accès légitime aux espaces sociaux les plus valorisés dans un contexte socio-historique donné.
- Cet accès privilégié procure de multiples avantages symboliques et matériels (dont les hommes n’ont pas forcément conscience…)
- La masculinisation d’un espace social est le signe de sa valeur sociale.
À productivité scientifique identique, le score de compétences attribué aux femmes est inférieur à celui attribué aux hommes.
Comme principe d’organisation sociale, le genre :
- prescrit les rôles, les places et les comportements attendus de la part des hommes et des femmes ;
- récompense les conformités et sanctionne les transgressions à l’égard de ces prescriptions ou attentes normatives ;
- n’existe qu’en dehors des interactions quotidiennes ;
- varie fortement dans son emprise sur les contextes historiques, sociétaux et institutionnels.
Défini ainsi, le genre est un outil analytique éclairant pour comprendre les différentes configurations de féminisation des espaces professionnels (surtout prestigieux). Il permet de comprendre :
- les mécanismes par lesquels les femmes ont été historiquement exclues de ces espaces professionnels ;
- les stratégies que les femmes peuvent adopter pour y accéder ;
- les raisons pour lesquelles certaines d’entre elles renoncent aux ambitions de carrière dans le monde académique.
Le genre ne correspond pas à une identité mais bien à une institution sociale et requiert la collaboration de tous les membres de la société.
Il y a différentes étapes du « gender accountability », le « dilemme de sympathie » des femmes.
| Compétences | Capital sympathie |
| Les compétences attendues des académiques sont plutôt associées aux « qualités masculines » | Elles sont donc soucieuses de mettre leurs « spécificités féminines » en scène, quitte à perdre en reconnaissance de leurs compétences professionnelles |
| À performances équivalentes, les femmes ont moins de chances d’être reconnues « compétentes » que leurs homologues masculins | |
| Elles doivent davantage travailler et s’accrocher pour atteindre la reconnaissance | Elles ont tout intérêt à « manquer d’ambition » |
| Elles sont vues comme « travailleuses » plutôt que « brillantes » | |
| Gare au stigmate de l’ambition dévorante au féminin ! | Gare à la survalorisation du « leadership au féminin » ! |
La résistance (possible) aux normes de genre : gender resistance
Une fois la force coercitive du genre reconnue, on peut admettre que ces arrangements institutionnels sont historiquement situés et sont susceptibles d’évoluer au fil du temps. La conformité du genre s’effectue toujours sous contrainte, mais sa dimension interactionnelle laisse des marges d’interprétation, de manœuvre et de négociation pour faire évoluer les critères de jugement.
La capacité des groupes dominants à évaluer négativement les transgressions des normes de genre s’accompagne toujours de possibilités de résistance et de contestation par les groupes minoritaires.
Se représenter la féminisation :
- logique de « patriarcat » : moins de femmes mais dans un monde dominé par les hommes
- Logique de « féminitude » : plus de femmes à condition qu’elles sachent rester féminines
- Logique de « virilitude » : plus de femmes à condition qu’elles respectent les critères de « l’excellence » au masculin
- Logique de dynamique : plus de femmes par la transformation des fondements genrés du système académique.
Conclusion : Les institutions académiques sont des espaces du « doing gender » ; elles sont pétries de systèmes de représentations fondés sur le tabou de la similitude et sur la valence différentielle des sexes. Pour autant, l’arrivée des femmes dans ces anciens « bastions masculins » ne répond nullement à une logique universelle ou univoque. Les institutions académiques sont susceptibles de devenir des espaces de contestation et de résistance aux normes de genre. Cette dynamique transformatrice ne peut être portée par les seules femmes.
| Écouter la conférence : Penser les carrières académiques à l’aune des dynamiques du genre Nicky Le Feuvre : biographie et publications |
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