« L’histoire de la philosophie occidentale a des allures de boy’s club ». Le constat est établi d’entrée de jeu par Élodie Pinel, autrice de « Moi aussi je pense donc je suis. Quand les femmes réinventent la philosophie » qui vient de paraître aux éditions Stock. Cette jeune femme philosophe, agrégée de lettres modernes, de philosophie et docteure en littérature française, n’en est pas à son premier coup d’essai. Co-autrice en 2023 du livre « Pour en finir avec la passion : l’abus en littérature », elle a créé en 2003, avec Marie-Pierre Tachet, le blog et podcast « Qui a peur du féminisme« . Aujourd’hui, elle s’intéresse au parcours des femmes philosophes invisibilisées de tout temps, et démontre avec érudition et clarté que « malgré les obstacles, parce qu’elles sont tenaces, les femmes ont philosophé quand même et sans cesse ».

Et il en fallait de la ténacité pour parvenir à être une femme philosophe en étant bannie de l’école, interdite d’autorité et exclue de la publication.
La société dénie aux femmes le droit à apprendre, de même que le droit à enseigner. Compliqué quand « être philosophe, c’est enseigner la philosophie », quand cette pratique n’est plus associée à un mode de vie comme dans l’Antiquité. Car, « il existe une place pour les femmes en philosophie pour autant que l’on adopte une définition existentielle et non institutionnelle de cette discipline », explique l’autrice.
Les femmes philosophes ont donc dû emprunter « les chemins détournés de la littérature, de la spiritualité, de l’engagement social et politique » avec pour conséquence de ne pas avoir été « identifiées comme philosophes, mais tout au plus comme « intellectuelles », « penseuses » ou comme « femmes de lettres », leur légitimité, compétence ou intelligence étant souvent contestée, voire minorée ». Mieux vaut pour les femmes philosophes vivre Outre-Atlantique !
Et pourtant, s’il faut écrire des traités systématiques, des sommes et des disputationes comme l’ont fait Hegel, Kant ou Spinoza pour être admis dans le cercle des philosophes, certains hommes se sont essayés au dialogue (Platon) à l’essai (Montaigne), aux discours, lettres, rêveries (Rousseau). Ce qui ne les pas disqualifiés contrairement aux femmes. En clair, la reconnaissance du statut de philosophe est lié à l’enseignement de la matière mais dépend également, pour les femmes, du choix d’un genre ou d’un style de discours. Double peine !
Pour se faire entendre, les femmes philosophes ont donc investi l’oral. « Dans l’Antiquité : pour que [les femmes] soient autorisées à parler, il ne faut pas qu’elles disent la sagesse, il faut que la sagesse se dise à travers elles », constate Élodie Pinel, et d’ajouter « si la posture de l’inspiration est articulée, à l’Antiquité, à la figure de la pythie et de l’initiatrice des cultes à mystères, elle est associée, au Moyen Âge à celle de la sainte et de la prophétesse, à l’inspiration divine ».
Cette situation va d’une certaine façon perdurer car, avant le XIXe siècle, les femmes vont écrire en s’adressant à un interlocuteur. En effet, ce « que l’on reconnaît au moins aux femmes [c’est] le don, et le droit, à la conversation, là où on leur refuse l’accès à la parole magistrale – ce qui permet de continuer à leur dénier toute autorité. Mais qui leur offre un espace pour parler quand même. » relève Élodie Pinel. Les femmes sont des pipelettes !
Cependant, cette situation tend à changer à partir du XIXe siècle. Certaines, comme Germaine de Staël, s’autorisent à écrire des traités et d’aucunes, telle Jeanne Hersch, des essais. Louise Michel, Simone Weil, Louise Weiss rédigent « des récits autobiographiques prêtant à des développements philosophiques ». Mais le genre choisi reste mineur : « écriture de soi, réflexions jetées sur le papier, conversation sous forme fictive, échange réel ».
Sommées d’être discrètes et modestes, les femmes philosophes ont adopté un style simple dépourvu de figures de styles, de néologismes et de mots complexes. Et pourtant si la « tendance à assimiler profondeur philosophique et créativité linguistique est courante », elle est « réductrice », observe l’autrice. Toutefois, cela n’empêche pas le travail définitionnel d’être présent. « Hannah Arendt conceptualise le « totalitarisme », Donna Haraway le « cyborg », Butler affirme la distinction conceptuelle entre le « genre » et le « sexe », Gilligan invente la catégorie du « care » en éthique, Beauvoir fait précisément du terme « féminin » un concept, et Anscombe élabore une pensée de « l’intention ». Olympe de Gouges forge la notion de « citoyenne » et Marguerite Porete le « Loin-Près » et « l’âme simple ». »
La seule mention de ces concepts permet de constater que cantonner les femmes philosophes aux seuls sujets des femmes et du féminisme, et les classer au rayon « Féminisme » ou « Études de genre », a tout du stéréotype ! « Les marginales d’hier deviennent les pionnières d’aujourd’hui ». En effet, elles ont investi des champs de réflexion que la philosophie traditionnelle avait du mal à aborder. Ces champs sont devenus cruciaux et il est à noter que les femmes philosophes ne se sont pas limitées à leur expérience. Ainsi du travail (Simone Weil, Flora Tristan, Hannah Arendt, Carol Gilligan, Joan Tronto) auquel beaucoup de femmes n’ont pas eu accès pendant longtemps. Idem de la justice (Elizabeth Anscombe, Susan Moller Okin, Louise Dupin), puisque victimes de l’injustice et sujettes aux inégalités, qui mieux que les femmes pour réfléchir à une réelle justice sociale ? Elles abordent la question de l’apport du féminisme à l’anthropologie via la question du genre et du sexe (Simone de Beauvoir, Judith Butler), l’écologie avec notamment l’écoféminisme (Françoise d’Eaubonne, Catherine Larrère), le rapport aux animaux et notre différence avec le robot (Mary Shelley, Donna Haraway).
« Faut-il séparer l’homme du philosophe ? » s’interroge Élodie Pinel. Clairement non ! En cela « les femmes ont dérangé et révolutionné l’image d’Épinal du philosophe enfermé dans sa tour d’ivoire ». Être philosophe et mère de famille, c’est possible, comme l’ont démontré Elizabeth Anscombe, mère de sept enfants, Mary Wollstonecraft, mère de Mary Shelley, Flora Tristan qui a élevé seule ses deux enfants, Judith Butler qui a fondé une famille avec sa compagne. Être femme philosophe et heureuse en couple, c’est également possible. Pour exemple « John Stuart Mill vécut avec sa femme, féministe, Harriet Taylor Mill, une relation de fusion amoureuse et intellectuelle ».
Et quand il leur était impossible d’être en couple ou mère, certaines ont décidé de fuir, comme les béguines ou certaines figures chrétiennes, Catherine d’Alexandrie, par exemple. D’autres ont prôné un célibat militant à l’instar de Gabrielle Suchon et Marguerite Pelletier.
Par ailleurs, séparer l’homme du philosophe, « c’est se priver […] d’une admiration légitime pour l’itinéraire de nombreuses femmes philosophes qui se distinguent par un lien fort entre réflexion et action. » Et, hors de question de réduire l’œuvre de ces intellectuelles engagées à leur action !
Quelques exemples :
« Au XIXe siècle, aux États-Unis, Frances Wright, abolitionniste américaine, fonde une communauté de vie basée sur l’égalité entre hommes et femmes.
En France, Louise Michel pense et met en place, pendant la Commune de Paris, une nouvelle forme de société et de gouvernement.
Elizabeth Anscombe dont l’intentionnalité d’une action est le cœur de sa réflexion philosophique, s’insurge contre la venue de Truman dans son université car il a fait envoyer la bombe nucléaire sur le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale.
Louise Weiss, théoricienne de la paix, s’engage comme infirmière pendant la Première Guerre mondiale, et fonde en 1945 l’institut de polémologie qui vise à étudier les conflits ».
En se soustrayant au contrôle d’une société régie par la logique de domination de la femme par l’homme, les femmes philosophe ont été en butte à l’hostilité, aux persécutions, à la violence et à la mort.
Citons :
– Marguerite Porete, autrice du « Miroir des âmes simples », condamnée et brûlée avec son livre ;
– Félicité de Genlis objet de vives critiques de la part des encyclopédistes rédigeant un traité sur la « Femme auteur » visant à dissuader ses consœurs de publier leurs écrits ;
– Louise Michel, envoyée au bagne ;
– Léontine Zanta, 1ère docteure française de philosophie, ne pouvant enseigner sa discipline ;
– le « Deuxième Sexe » de Beauvoir mis à l’index.
Et l’autrice de conclure « aujourd’hui, en France, femmes comme hommes sont reçus aux concours d’enseignement de cette discipline , femmes comme hommes publient des ouvrages majeurs pour penser notre monde. Nous revenons de loin.
Seul problème : les ouvrages des femmes du passé reçoivent toujours moins d’écho que ceux de leurs confrères masculins. Les programmes scolaires ne promeuvent pas leur lecture et ne permettent pas d’aborder la pensée des rares « femmes caution » autorisées. Les manuels scolaires et parascolaires les boudent. Lorsqu’on souhaite les faire étudier, on peine à trouver des éditions accessibles à tous, des ressources de vulgarisation, des textes en ligne ».
Laisser un commentaire